à Nice, une intervention violente de la police gâche la fête du carnaval indépendant


article de la rubrique justice - police > violences policières
date de publication : vendredi 2 mars 2012
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Des violences policières, injustifiables aux yeux de nombre des témoins, ont mis fin de façon brutale au Carnaval indépendant qui se déroulait place Garibaldi à Nice, le 26 février dernier.

Un article repris du blog Vous avez dit sécurité ? de Laurent Mucchielli où il avait été mis en ligne le 1er mars 2012.


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Photo : ademonice.free.fr

A Nice, pour la deuxième année consécutive, un collectif d’associations et d’artistes avait organisé dimanche dernier un « Carnavelo ». Ce carnaval indépendant, rieur, moqueur et bon enfant consiste essentiellement en un défilé costumé et musical dans des rues du centre-ville, en vélo et à pied, agrémenté aussi de quelques jets de farines et d’œufs. Cette tradition existe depuis plus de 20 ans. Elle a été réinventée en 1989 par le groupe de musique « Nux Vomica », dont les fondateurs se veulent des défenseurs de la culture et des traditions niçoises. Puis s’y est ajouté le « Carnavelo » qui existe aussi dans d’autres villes de France. Cette année, le cortège rassemblait aussi pour la première fois un groupe local des « Indignés ».

Carnaval dans la tradition donc, refusant de définir un itinéraire précis pour évoluer dans le centre-ville un peu au hasard des rues et des places où de mini-spectacles s’improvisent souvent. Aux yeux de ses organisateurs, cette manifestation est aussi une façon de tourner un peu en dérision le célèbre Carnaval de Nice, devenu un grand spectacle commercial (la place dans les tribunes coûte 25 euros par adulte) sans grand rapport avec l’esprit traditionnel du carnaval que ces associations de quartiers entendent au contraire perpétuer au travers d’une manifestation « populaire, gratuite et festive ». Mais la chose n’est apparemment pas du goût du maire de la ville, Christian Estrosi. Prenant prétexte d’incidents (un affrontement entre des carnavaliers et des policiers à la fin de la manifestation) survenus lors d’un carnaval de quartier antérieur (en 2008, dans le quartier Saint-Roch), la mairie de Nice a manifestement décidé depuis lors d’empêcher la tenue de ce genre de fête de rue. Un avis défavorable a ainsi été donné aux demandes des organisateurs les années suivantes. Passant outre, l’organisateur de l’édition suivante avait alors été interpellé par la police : « Cette dernière m’a fait un rappel à la loi : en tant que responsable, référent pour le carnaval indépendant de Saint-Roch, je suis passible d’amende et de prison si je n’ai pas l’autorisation de la mairie pour l’organiser », avait-il déclaré au journal Nice Matin en février 2010. D’autres organisateurs avaient alors pris la relève, sans incident. Ces dernières années, tout s’était bien passé. A la veille du week-end dernier, le journal Nice Matin annonçait du reste l’événement parmi ses « 13 idées pour votre week-end dans les Alpes-Maritimes », en précisant : « Ambiance bonne enfant assurée ! ». Rien ne laissait donc présager de la suite.

Une édition 2012 marquée par des violences policières

Dimanche 26 février, avait donc lieu l’édition 2012 du carnaval indépendant de Nice. Sur le coup de midi, les quelques 300 participants se sont retrouvés pour un pique-nique. Puis le petit carnaval s’est ébranlé, escorté d’emblée par de nombreuses voitures de police et un policier en civil (avec brassard) mêlé à la foule. Les pouvoirs publics avaient apparemment décidé par avance que la situation était à surveiller de très près, pour ne pas dire plus. Un reportage de France 3 relaye cette version officielle de la préoccupation légitime pour la sécurité et du défaut de service d’ordre chez les organisateurs du carnaval :


Nice : Carnaval indépendant : quelle sécurité... par France3Nice


Or aucun incident ne s’est produit, aucun trouble à l’ordre public, aucune provocation malgré l’ampleur du dispositif policier. Personne n’était venu là pour en découdre avec quiconque. Il s’agissait d’une fête.
La vidéo produite sur Dailymotion par l’association A.D.N. en témoigne :


Violences policières à Nice - Carnaval... par ADN-NICE


Cette vidéo confirme aussi que le dispositif policier était véritablement imposant tout au long du cortège. Elle montre enfin comment, arrivée Place Garibaldi, la petite troupe est tombée nez-à-nez avec un cordon de policiers composé de gardiens de la paix en tenue, de CRS mais aussi de policiers municipaux et de policiers en civil. Un déploiement de force étonnant qui ne tarde pas à passer à l’assaut pour interpeler une première personne. Motif : cette personne se serait amusée à barbouiller une caméra de vidéosurveillance. Soit. Une contravention à dresser ? Admettons. Mais c’est peu de dire que la réponse policière a été alors singulièrement disproportionnée et violente. A tel point que l’incident rapporté ne peut pas être une justification, il s’agit manifestement d’un prétexte.

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Photo : CLAP 33

Présente dans le carnaval, l’association A.D.N. (Association pour la Démocratie à Nice, indépendante des partis politiques) recueille depuis dimanche soir des témoignages, des photos et des vidéos de cet événement. A la vidéo de l’association déjà citée, s’ajoute une autre (qui dure également dix bonnes minutes) sur le site You Tube. D’autres encore étaient disponibles le lendemain des incidents mais ont été étrangement retirées depuis. Sur son site Internet, l’A.D.N.écrit en effet que « La police traque toutes les vidéos qui circulent, a épluché facebook. Et quand Nice-Matin diffuse uniquement la version donnée par la police, personne ne s’en étonne plus. Mais lorsque des commentaires postés sous forme de témoignages sur leur site disparaissent, cela fait trop ! ».

De fait, la brève consacrée aux incidents par le site Internet du journal Nice Matin dimanche soir (voir ici) s’en tient seulement à la version policière des faits. Or c’est une toute autre version que donne l’association (et que montre ses vidéos). Elle décrit la scène ainsi : « Les gens présents ont essayé de les empêcher [les policiers] de le violenter [le jeune auteur du barbouillage de la caméra] et de le trainer pour l’embarquer. Les policiers ont frappé quiconque essayait de s’interposer, maintenant à terre quiconque avait essayé de s’en mêler. Des scènes délirantes de jeunes filles trainées par terre, de garçons trainés, jetés dans des voitures et finis à l’intérieur à coups de pieds. Dans la foule, les familles inquiètes pour les enfants, les badauds assis sur les bancs, qui se régalaient de la fête, ne comprenaient pas ce qui se passait sur cette Place [...]. Le public conspuait les policiers qui n’en avaient que faire et répondaient vulgairement à toute personne qui les incitait au calme. Un père et ses deux enfants âgés de 4 et 7 ans ont reçu des gaz lacrymogène et sont rentrés traumatisés. Peu importe qu’il y ait eu des enfants ou des personnes âgées. Le combat devait continuer : sept personnes ont été embarquées au commissariat d’Auvare malgré nos protestations ».

Questions après une réaction policière totalement disproportionnée

Quand les proches des personnes interpellées se sont rendues au commissariat d’Auvare, sur le conseil de leur avocat, pour demander des nouvelles, sans commettre ni délit ni provocation, ils ont été de nouveau victimes de jets intempestifs de gaz lacrymogène. Quant aux personnes interpellées, elles ont été remises en liberté mais sont convoquées au tribunal pour jugement les 19 avril et 11 septembre. Motifs d’inculpation : outrages, rébellions et violences envers personnes dépositaires de l’autorité publique. Des infractions directement provoquées par l’intervention policière donc. Un classique.

Tout ça pour ça ? Cette disproportion flagrante et cette violence manifeste dans l’intervention policière posent question. Pourquoi un tel déploiement de force pour une manifestation festive qui se déroulait bel et bien dans une ambiance « bon enfant » ? Pourquoi une intervention faisant volontairement monter la tension et provoquant des violences multiples pour un simple barbouillage d’une caméra de vidéosurveillance ? Pourquoi une telle absence de discernement de la part des policiers ? Comment était du reste organisée et commandée cette association de policiers nationaux et municipaux de tant d’unités différentes ? Comment, en amont, ceci avait-il été préparé à la préfecture ? Quel rôle a joué la municipalité ? Enfin, peut-on encore organiser une manifestation de rue indépendante à Nice sans craindre la répression ? En janvier 2010, une manifestation intersyndicale de la Fonction Publique plus que pacifique avait également vu la police intervenir manu militari et des élus d’opposition avaient été molestés (voir ici).

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Photo : Nice-Matin

La même année, au mois de juillet, c’était une manifestation de pompiers (protestant contre le projet de réforme des retraites du gouvernement qui ne reconnaissait pas suffisamment à leurs yeux la pénibilité et la dangerosité de leur travail) qui avait dégénéré (voir notre article). Quelques 150 soldats du feu s’étaient fait charger et violenter par les policiers locaux appuyés par deux compagnie de CRS. Un syndicat de police avait reconnu que « l’attitude provocatrice des autorités n’est sans doute pas étrangère au comportement des manifestants ». Mais c’étaient des pompiers, représentants de l’État eux aussi, et des revendications que les policiers pouvaient partager eux aussi. Là il ne s’agissait que de simples citoyens.

Laurent Mucchielli



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