Vincent Geisser et la liberté intellectuelle des chercheurs


article de la rubrique discriminations > les musulmans
date de publication : mardi 14 juillet 2009
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La commission de discipline du CNRS qui devait se prononcer sur le sort de Vincent Geisser s’est réunie lundi 29 juin durant quatorze heures. Elle s’est trouvée dans l’incapacité d’émettre un avis : cinq voix se sont prononcées en faveur d’un avertissement (sans inscription au dossier) et cinq voix contre. C’est maintenant à la direction du CNRS de se prononcer.

Vincent Geisser, chercheur spécialiste de l’islam, avait été convoqué devant cette commission pour manquement au « devoir de réserve », après qu’un courrier électronique, dans lequel il mettait en cause les méthodes de Joseph Iland, fonctionnaire de défense du CNRS, eut été rendu public sur un blog. Cette procédure disciplinaire a soulevé une vive émotion dans le monde de la recherche ; plusieurs milliers de chercheurs soutiennent Vincent Geisser au nom de la liberté intellectuelle.


Après l’interview de Joseph Illand parue le 6 juillet dans Libération [1], Vincent Geisser s’explique dans l’entretien suivant, publié sur Télérama.fr le 11 juillet 2009.

Vincent Geisser : “Les fantasmes sur l’islam ont déréglé la machine sécuritaire du CNRS”

  • Le conflit qui vous oppose à Joseph Illand, le fonctionnaire chargé du contre-espionnage au CNRS dure depuis plusieurs années : vous lui reprochez d’avoir surveillé vos écrits et d’avoir constitué « un dossier complet sur vos activités publiques ». De son côté, il vous attaque pour un mail dans lequel vous l’accusiez d’être « un idéologue qui traque les musulmans et leurs amis comme à une certaine époque, on traquait les juifs et les Justes »… La commission de discipline du CNRS, qui s’est réunie le 29 juin dernier, vous a-t-elle sanctionné ?

Vincent Geisser : Non, et certains journaux ont mal rapporté l’information. La commission, composée pour moitié de directeurs de recherche désignés par la direction du CNRS et pour l’autre moitié de chercheurs élus ou représentants syndicaux, a mis aux voix le principe d’un avertissement (sans inscription au dossier). Cinq voix se sont prononcées en faveur de cet avertissement – le plus faible niveau dans le degré des sanctions –, cinq voix contre. La commission étant donc dans l’incapacité de proposer une sanction à la direction du CNRS, elle n’a pas émis d’avis. Le dossier est désormais entre les mains du directeur du CNRS ; j’ignore quand il va statuer.

  • Vous avez comparu douze heures devant la commission de discipline. Que retenez-vous de cette séance marathon ?

J’avais l’impression de faire face à une réunion de collègues davantage qu’à un tribunal, même si deux ou trois chercheurs – les plus jeunes – se sont pris au jeu et ont endossé le rôle de procureurs.

Le mail et les propos injurieux qu’on me reprochait n’ont pas été longtemps au centre des débats, car mon avocat, Michel Tubiana, a vite démontré qu’il s’agissait d’une correspondance privée. J’avais envoyé ce courriel au comité de soutien d’une jeune allocataire de recherche de Toulouse, licenciée parce qu’elle portait le voile. Ce mail a été mis en ligne à mon insu, puis retiré, quelques jours plus tard, sur mon intervention.

Joseph Illand dit en avoir eu connaissance grâce « à ses amis de la DST de Toulouse »… ce qui a fait rire l’assemblée.

  • Votre affaire a révélé au public l’existence de ce « fonctionnaire de sécurité de défense » au CNRS, Joseph Illand. Vous avez été confronté à lui ainsi qu’à son supérieur. Qu’ont-ils dit ?

L’audition du supérieur « fonctionnel » de Joseph Illand, qui travaille au ministère de l’Education, a permis de comprendre clairement quel est le champ de compétence du « fonctionnaire de sécurité de défense » (FSD) au CNRS : il est là pour surveiller les domaines stratégiques (nucléaire, recherches liées à l’armement, expériences bactériologiques, etc.) ; il s’occupe aussi des enjeux commerciaux dérivés de la recherche (brevets, etc.). Enfin, il est chargé de protéger le patrimoine scientifique français contre les tentatives d’espionnage. En clair, le FSD n’a pas à surveiller la production scientifique des chercheurs ; il n’a pas à veiller non plus aux prises de positions publiques des chercheurs.

  • D’après plusieurs témoignages versés auprès de la commission de discipline, Joseph Illand surveillait, justement, et commentait les écrits de certains chercheurs sur l’islam.

Normalement il aurait du être stoppé par sa hiérarchie. On l’a laissé faire. Joseph Illand a fait notamment une « veille » – ce sont ses mots – pour observer les écrits et les propos sur Internet de certains chercheurs (mais je ne connais pas leurs noms).

  • Quelles étaient, d’après vous, les motivations du fonctionnaire de sécurité de défense ?

Il est ressorti des témoignages – dont celui de mon ancienne directrice du département des Sciences humaines – que ce monsieur est perturbé par la question de l’islam ; il a une focalisation totalement personnelle sur ce sujet, faite de maladresses, de préjugés et d’amalgames. Pour lui, un chercheur qui fait une intervention dans une association musulmane, par exemple, est automatiquement suspect de travailler pour une puissance musulmane. Les fantasmes ont été plus forts que la logique sécuritaire ; ils ont déréglé la machine.

  • Votre affaire est intervenue sur fond de réforme et de crise de la direction au CNRS. Quel rôle a joué ce climat délétère ?

Capital. Joseph Illand a eu d’autant plus de latitude qu’il a agi dans ce contexte. Le sécuritaire pénètre plus facilement dans une société quand celle-ci est en crise. Pour un organisme comme le CNRS, c’est la même chose..

  • Une pétition a rassemblé plusieurs milliers de signatures en votre faveur. Vous avez reçu le soutien de collègues comme Olivier Roy ou Gilles Kepel et celui de grands mandarins des sciences sociales. Mais quelques attaques radicales, aussi, sont venues de la psychanalyste Elisabeth Roudinesco et de la journaliste Caroline Fourest vous décrivant comme un militant plus que comme un chercheur.

Oui, mais c’est tellement gros ! Me traiter de défenseur de l’islamisme radical ! Est-ce que ces personnes savent qui je suis ? Si elles ont lu mes ouvrages, elles ne peuvent pas croire une seconde à tout cela.

  • Nombre de critiques à votre égard datent de la parution de La Nouvelle Islamophobie (La Découverte, 2003), essai dans lequel vous vous penchiez sur le racisme anti-arabe, à l’égard des filles voilées notamment. On vous a vu aussi intervenir régulièrement dans des associations musulmanes comme l’UOIF ou sur des sites communautaires comme Oumma.com, ce qui a attisé les critiques.

J’interviens aussi au Modem, à l’UMP, dans des partis de gauche et partout où on me sollicite en tant que chercheur.

On m’a beaucoup attaqué, effectivement, sur ce concept d’« islamophobie ». Je ne fétichise pas ce mot et je ne pense pas, d’ailleurs, que la France soit islamophobe. Mais j’ai visiblement essuyé les plâtres en employant ce concept, repris ensuite par d’autres auteurs comme l’historien Gérard Noiriel ou l’essayiste Joël Roman.

Si je m’étais attaqué uniquement à des discours islamophobes du type Philippe de Villiers, on m’aurait laissé tranquille. Mais on me fait payer mes critiques contre Malek Boutih, par exemple, ou Fadela Amara. J’ai dit que certains propos de Malek Boutih (quand il évoque les banlieues et les « barbares des cités ») et de Fadela Amara (quand elle parle du « fascisme vert ») pouvaient effectivement favoriser la formation de préjugés islamophobes. C’est vraiment ça qui a coincé. Or, mon travail consiste justement à voir comment se forment les préjugés. Y compris chez des gens de gauche, pas forcément islamophobes, mais qui, à un moment donné, contribuent par l’ambivalence de leurs propos à développer des préjugés sur l’islam et les musulmans.

  • Vingt ans après les premières affaires de voile, à Creil, le débat autour de l’islam est loin d’être sain et serein en France. Il déchire toujours autant la droite comme la gauche. Comment le voyez-vous évoluer ?

Une bonne partie de la société française voit toujours les « musulmans » (même si j’hésite à employer ce mot globalisant) comme « ces gens-là ». Il y a toujours « eux » et « nous ». La présence visible de musulmans dans l’espace public reste, en France, un problème.
La crispation dans le débat est manifeste. J’ai bien peur qu’on assiste à de plus en plus de repli. De tous côtés. Il est de plus en plus difficile de s’exprimer publiquement sur ces sujets, et je m’attends à ce qu’une parole comme la mienne porte de moins en moins. La logique des chercheurs risque d’être contredite, d’un côté par les préjugés sur l’islam, et de l’autre par une forme de repli communautaire.

Propos recueillis par Thierry Leclère


Esther Benbassa, dont on connaît la part qu’elle a prise à la défense de Vincent Geisser, exprime ci-dessous le désir de voir cette action se prolonger par la formation d’une cellule de veille.

Comité pour la sauvegarde de la liberté intellectuelle des chercheurs et enseignants-chercheurs de la fonction publique

mercredi 8 juillet 2009 (11h48)

Vous connaissez l’issue de la commission administrative paritaire réunie le 29 juin pour juger du cas Vincent Geisser. Aucune proposition de sanction n’a été transmise à la direction générale. C’est cette dernière qui devra trancher.

Il nous faut rester extrêmement vigilants jusqu’au verdict final.

Lorsque vous lirez les comptes rendus fournis par deux syndicats [2], vous comprendrez mieux que jamais qu’au-delà du cas Geisser, c’est d’abord et d’une manière générale la liberté intellectuelle de chacun d’entre nous qui est menacée. Nos institutions elles-mêmes sont les premières à la remettre en cause, quitte à user, comme l’a tenté le CNRS, de manoeuvres foncièrement antidémocratiques.

Certes, les deux syndicats qui ont fourni ces comptes rendus ont tendance à présenter ce succès comme le leur. Mais, même s’ils la taisent, notre action collective a donné une résonance nationale et internationale à l’affaire, ce qui a empêché qu’elle soit traitée dans l’ombre et le secret. Nous avons su dépasser le simple cas Geisser pour manifester notre détermination à défendre notre liberté en tant qu’intellectuels, chercheurs, enseignants et citoyens. Et lors de la commission administrative paritaire, une des membres de notre comité de lancement s’est battue elle-même pour que la parité élus-nommés soit respectée malgré le refus de la direction générale. Nos efforts à tous se sont ainsi conjugués pour éviter une sanction à Vincent Geisser qui aurait fait jurisprudence.

Nombreux ont été ceux qui ont manifesté le désir de voir notre action se prolonger par la formation d’une cellule de veille. Je me trouve encore au Japon, je reviendrai vers vous plus tard pour que nous fixions ensemble les modalités de son fonctionnement.

La page http://petition.liberteintellectuel... a été entièrement restructurée et mise à jour. Elle est régulièrement enrichie de nouvelles données et parutions (y compris en langues étrangères).

Cordialement,

Esther Benbassa


Notes

[1L’interview de Joseph Illand : http://www.liberation.fr/societe/01....

[2Ils se trouvent sur cette page : http://bellaciao.org/fr/spip.php?ar....


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