Sébastien brûlé vif parce que homosexuel ...


article de la rubrique discriminations > homosexuels
date de publication : samedi 15 janvier 2005
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le 16 janvier 2004, à Nœux-les-Mines (Pas de Calais), Sébastien était brûlé vif par une bande d’individus du fait de son homosexualité ! 15 jours de coma, brûlures au troisième degré ...


« Depuis mon réveil, je suis dans le passé »

par Haydée Saberan [Libération, le 15 janvier 2005]

Une araignée d’acier maintient sa main gauche prisonnière, les doigts allongés, « pour faire repousser les nerfs d’un centimètre par mois ». L’autre main est compressée dans une mitaine noire pour aider la peau greffée à pousser sur la brûlure. Le torse ressemble à une carte de géographie en relief. Le cou aussi a été abîmé par les flammes, pas le visage.

Ça fera un an, dimanche, que Sébastien Nouchet, 36 ans, cuisinier, a été transformé en torche vivante dans son jardin de Noeux-les-Mines, près de Béthune (Pas-de-Calais), par trois inconnus. « Tu vas crever, sale pédé », a entendu le jeune homme, puis l’agresseur l’a aspergé et a allumé le briquet.

Icône dépressive. A l’époque, son histoire avait ému jusqu’au président de la République. Homosexuel, victime d’une agression homophobe, dernière d’une longue série de harcèlements, Sébastien était devenu une icône.

Depuis, l’instruction dure. Les journalistes viennent moins frapper à la porte de la petite maison ouvrière de Noeux-les-Mines. Un des agresseurs est arrêté, le 11 mai. Yannick C., 23 ans, a été mis en examen pour tentative d’homicide volontaire avec circonstance aggravante : homophobie. Il avait déjà été condamné, pour hold-up, mais cette fois, il nie. L’enquête n’avance pas vite. Un temps, les policiers soupçonnaient Sébastien, grand dépressif, de s’être aspergé de liquide inflammable et d’avoir lui-même mis le feu. Mais on n’a pas retrouvé chez lui de trace du liquide ­ un mélange de white-spirit et d’alcool ­ analysé sur ses vêtements. L’expertise psychologique lui est favorable, selon son avocat, Me Jean-Bernard Geoffroy.

Dans la petite cuisine, sur la table de bistrot, Sébastien Nouchet et Patrice Jondreville, son compagnon, reçoivent en jogging et servent le café. La télé est posée sur une étagère, allumée. Coco le perroquet pousse des cris, la chienne Loana aboie. Un copain est là, Benoît, les yeux malicieux, adepte des soirées transformistes, il n’arrête pas de chambrer Sébastien : « Un de ses jours, je piquerai des plumes de ton Coco pour en faire un truc en plumes ! » Sébastien rit, désigne son ami du menton : « Avec lui, le stress, on l’a pas. » Et, plus grave : « J’ai besoin de ça pour avoir de la gaieté. » Les deux compagnons ne sont pas tranquilles. « La date du 16 janvier, qui arrive, nous fait peur. L’angoisse monte depuis un mois. L’hiver qui revient, les journées qui raccourcissent, c’est la même ambiance, les souvenirs reviennent. »

Sébastien pense à cet autre homosexuel, tabassé à mort, à Reims, il y a deux ans. « Je voudrais dire à ses parents que je suis de tout coeur avec eux, si vous pouviez l’écrire. » La journée du 16, ils fuiront leur maison. « On ira se promener en Belgique. » Dès que les soins seront terminés, ils veulent quitter la région.

Couple sans histoires. Sébastien et Patrice, 39 ans, préparateur de commandes, aujourd’hui au chômage, s’aiment depuis quinze ans. Ils vivent une vie de couple sans histoires d’abord à Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône), où ils se sont rencontrés. En 2000, ils s’installent dans un quartier de corons, à Lens, où Patrice avait été muté par son employeur. Sébastien reste à la maison, occupé à soigner perroquets, perruches, chats, chiens et tortues. Il a des épisodes dépressifs.

Le 31 octobre 2001, les ennuis du couple commencent par une agression banale. Sébastien se gare près d’un parc pour promener son chien. Deux jeunes en veulent à ses clés de voiture. Tabassé, deux côtes cassées. Les jeunes s’enfuient au volant de la voiture. Sébastien porte plainte et reconnaît l’un des deux sur photo au commissariat.

Alors les agressions commencent, pressions pour faire retirer la plainte, puis vengeances quand les agresseurs sont arrêtés. Crachats, injures, coups de cutter, coups de tournevis, début d’incendie de la porte d’entrée. A partir de novembre 2002, les condamnations se succèdent pour deux agresseurs : deux mois, trois mois, six mois. Mais le groupe est une petite bande. Les agressions continuent.

L’avant-dernière laisse Sébastien pour mort. Les deux amis avaient déménagé à Noeux-les-Mines, ils étaient sur liste rouge. La porte était ouverte à cause de la chaleur. Sébastien était seul. Deux hommes en cagoule entrent, l’étranglent et s’en vont.

« Son Zippo devant moi ». Au plus mal, Sébastien s’enferme chez lui, volets fermés, passe ses journées au lit, attend que Patrice rentre du travail. Le 16 janvier, vers 19 h 30, il fait déjà nuit. Il descend à la cave nourrir ses oiseaux, puis sort au jardin, intrigué par un bruit. Il s’avance, la lumière automatique s’allume. Trois jeunes gens surgissent. « Deux m’ont choppé, les bras en arrière pour ne pas que je bouge. J’avais le coeur qui battait, je ne pouvais pas me débattre. Pour moi, c’était la fin, ils me tuaient. Surtout quand il a mis son Zippo devant moi. Je peux pas dire le reste, ça fait trop mal. »

Il le dit quand même : il se roule par terre dans l’herbe humide. Le feu ne s’arrête pas, alors il arrache ses vêtements avec la main droite. « Si j’avais pas fait ça, je serais plus là. » Un voisin se précipite avec des serviettes humides. Il est quand même brûlé au troisième degré. Dans l’hélicoptère qui l’emmène dans le centre de grands brûlés de Charleroi, en Belgique, les médecins le mettent sous coma artificiel. Quand il se réveille, « momie complète », il entend la voix de sa mère : « C’est maman, on est là, avec toi, on t’aime. » Quand il sort du coma, il n’a plus de voix. « C’est pour ça que maintenant, tu chantes comme une casserole », rigole Benoît.

Patrice a demandé à être licencié : « On n’avait pas d’autres solutions pour s’occuper de Sébastien. » Les soins sont constants. Pommade, gilet de contention, kiné, psychiatre, spécialistes des greffes de peau. Impossible de tenir debout longtemps. « Quand je vais prendre des bains, ça fait plouf. Et pour sortir, j’ai besoin d’aide. »

Ils pacsent le 20 juillet. Mais Sébastien Nouchet n’est pas heureux : « Au fond de moi, je ne suis pas encore là. Depuis que je me suis réveillé, je suis dans le passé. Les médecins m’ont dit que c’était normal. » Patrice Jondreville explique : « Tant que les agresseurs ne sont pas arrêtés, tant qu’il n’y aura pas eu de procès, on ne pourra pas reprendre une vie. »

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Sébastien, 35 ans, brûlé vif parce que homosexuel

par Jean-Paul Dufour [Le Monde, daté du 4 Février 2004]

Le jeune homme avait été agressé à plusieurs reprises par une bande d’une dizaine de jeunes

« Il a ouvert les yeux. Je l’ai câliné, je lui ai parlé. Il a pleuré. Il est visiblement conscient. Et il a peur. » Au bord des larmes, exténuée, Jacqueline revient, samedi 31 janvier, de l’hôpital de Charleroi (Belgique), où son fils, Sébastien, gravement brûlé, est brièvement sorti, pour la première fois, du coma artificiel où il est plongé depuis deux semaines. Parce qu’il est homosexuel, des individus l’auraient aspergé d’essence et transformé en torche vivante dans le jardin de sa maison. Le parquet de Béthune (Pas-de-Calais) a ouvert une information judiciaire contre X... pour « tentative d’homicide volontaire » qui, selon l’avocat de Sébastien, Me Jean-Bernard Geoffroy, pourrait bien être requalifiée en « tentative d’assassinat ». Selon lui, la préméditation ne fait aucun doute et il s’agit indiscutablement d’une agression à caractère homophobe.

Elle apparaît, en tout cas, comme l’épilogue d’un long calvaire que raconte son ami, Patrice. Issus tous deux de famille modeste, Patrice Jondreville, 38 ans, et Sébastien Nouchet, 35 ans, vivent ensemble depuis quatorze ans. Patrice est ouvrier dans une société de logistique du groupe Carrefour, Sébastien reste à la maison pour s’occuper des animaux : cinq petits chiens, des chats et des oiseaux. Un couple homosexuel heureux né d’un coup de foudre et qui aspirait à mener, au grand jour, une existence paisible.

Ils y sont parvenus sans difficulté durant leurs dix premières années de vie commune, à Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône). Puis Patrice a été muté, ce qui les a obligés à émigrer, début 2001, dans le bassin minier. Ils se sont d’abord installés à Lens, dans une petite maison de la « cité numéro 4 », un ancien coron des Houillères. Parfaitement acceptés par leurs voisins, ils appréciaient leur région d’adoption.

Le premier dérapage est survenu le 31 octobre 2001. Alors qu’il promenait ses chiens dans un parc, Sébastien a été agressé par deux jeunes gens qui l’ont roué de coups, lui cassant une côte, pour lui arracher les clés de sa voiture avec laquelle ils se sont enfuis. Le couple a porté plainte, identifié les agresseurs qui ont été condamnés à des peines de prison assorties partiellement de sursis. Ces derniers ne leur ont plus laissé de répit. Sébastien a subi plusieurs agressions - dont un coup de tournevis dans le dos et un coup de cutter au visage.

Le couple a été régulièrement harcelé par une bande d’individus - « parfois jusqu’à une dizaine, dont des filles », selon Patrice - qui proféraient à leur encontre des insultes homophobes, s’installaient sur le perron de leur maison, sont allés jusqu’à en incendier la porte et les fenêtres. Les deux hommes ont déposé plainte sur plainte et les trois agresseurs les plus virulents, deux majeurs et un mineur, ont été déférés devant le tribunal correctionnel, et condamnés, à plusieurs reprises.
Harcèlement

Le harcèlement n’a pas cessé pour autant. Un déménagement en catimini « dans une maison plus agréable, avec un grand jardin », à Noeux-les-Mines, à une quinzaine de kilomètres de Lens, leur a laissé six mois de répit. Jusqu’à un soir d’août 2003 où, en l’absence de Patrice, des individus encagoulés ont pénétré chez eux et laissé Sébastien sans connaissance après avoir tenté de l’étrangler.

La dernière agression, survenue vendredi 16 janvier, vers 19 h 30, alors que Patrice était encore au travail, n’a pas eu de témoin direct. Les voisins ne sont intervenus qu’en entendant les cris de Sébastien, brûlé au troisième degré sur le tiers supérieur du corps. Quels qu’en soient les auteurs, sa mère et son ami sont décidés à « aller jusqu’au bout », pour dénoncer le plus largement possible ces agressions. Pour Sébastien, mais aussi, souligne Patrice, « parce que, parfois, les homosexuels qui en sont victimes n’osent même pas porter plainte ».


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