M. Erdoğan, libérez Sevil Sevimli !


article de la rubrique international > Turquie
date de publication : lundi 16 juillet 2012
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Une pétition à signer demandant la libération de Sevil Sevimli :

« Depuis le 9 mai 2012, Sevil Sevimli, citoyenne française d’origine turque, étudiante Erasmus, partie étudier dans la région d’origine de ses parents, s’est faite arrêter en Turquie pour avoir acheté quelques livres, être allée à un concert (groupe "Grup Yorum") et avoir participé aux manifestations du 1er mai. Aucune loi en Turquie n’interdit de tels actes... Quelles que soient vos origines ou vos idées, si vous êtes attachés à la démocratie et si vous êtes révoltés par l’idée même qu’une jeune étudiante de 19 ans partie étudier dans son pays d’origine puisse se faire emprisonner, accusée de terrorisme, sans aucune preuve et sans qu’il soit possible à sa famille et à son comité de soutien d’avoir accès à son dossier, nous vous invitons à signer et à diffuser cette pétition. Nous devons montrer à Sevil qu’elle n’est pas seule et manifester notre désapprobation de la dérive autoritaire du pouvoir en Turquie. »


Quel crime a commis Sevil Sevimli, M. Erdogan ?

[Éditorial du Monde, le 5 juillet 2012]


Depuis le 9 mai, une étudiante française de 20 ans, Sevil Sevimli, est détenue en Turquie. Accusée de "collusion avec une organisation terroriste", elle risque jusqu’à douze ans de prison.

Le crime de cette jeune femme est d’avoir participé au défilé du 1er Mai – légal – à Istanbul, d’avoir assisté, en compagnie de 300 000 autres spectateurs, à un concert d’un groupe, Yorum, engagé à gauche, d’avoir collé une affiche en faveur de la gratuité de l’enseignement et d’avoir participé aux pique-niques d’une association étudiante. Il n’en a pas fallu plus pour lui reprocher une proximité coupable avec une organisation d’extrême gauche interdite, le Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C).

Née en France de parents turcs, Kurdes de confession alévie, immigrés en France il y a trente ans, Sevil Sevimli est étudiante en information et communication à l’université Lyon-II. Elle se trouvait à l’université d’Eskisehir, dans le nord-ouest de la Turquie, dans le cadre d’Erasmus, programme d’échanges universitaires de l’Union européenne (UE), auquel la Turquie participe à titre de pays candidat à l’UE. Sevil Sevimli avait choisi la Turquie pour son stage Erasmus pour pouvoir mieux connaître le pays d’origine de ses parents.

Pour les autorités d’Ankara, l’étudiante, qui a la double nationalité, est turque. L’ambassade de France n’a été autorisée ni à lui rendre visite, ni à être informée de son dossier. Ce dossier, en tout état de cause, est inaccessible à qui que ce soit, y compris aux avocats, puisque Sevil Sevimli est accusée en vertu d’une procédure d’exception, dans le cadre de la législation antiterroriste de 2006.

Pour la France, elle est une ressortissante française. Elle est, en réalité, une étudiante française victime d’un traitement totalement hors de proportion avec les faits qui lui sont reprochés, détenue par une justice d’exception au mépris des règles de l’Etat de droit. Sevil Sevimli doit être libérée sans attendre et autorisée à regagner la France.

Son cas, malheureusement, n’est pas isolé. Plus de 600 étudiants turcs sont emprisonnés depuis 2010, selon des organisations étudiantes, et un millier de lycéens ont été arrêtés ces derniers mois, considérés comme trop proches des milieux de gauche. Quelque 70 journalistes, dont une bonne partie travaillaient pour des médias kurdes, sont également en détention. Le durcissement de la répression dans le pays du premier ministre Recep Tayyip Erdogan fait craindre à de nombreux observateurs le retour des vieux démons de la Turquie, au moment où ce pays, dynamisé par une forte croissance économique, revendique le statut de puissance régionale.

L’arrivée à l’Elysée d’un président français moins hostile à l’adhésion de la Turquie à l’UE et un premier contact plus détendu entre M. Hollande et M. Erdogan à Chicago pouvaient laisser espérer un nouveau départ dans les relations franco-turques. Il serait éminemment regrettable que le maintien en détention de Sevil Sevimli gâche cette perspective.

Le grand enfermement des libertés en Turquie

[ Le Monde.fr, le 5 juillet 2012]


Alors que la Turquie affiche un taux de croissance qui fait rêver le reste du monde, dû à la longévité du gouvernement issu du parti islamo-conservateur AKP –, l’envers de ce tableau devient alarmant : un pouvoir hégémonique exerce une répression judiciaire toujours accrue sur les universitaires, chercheurs, éditeurs, étudiants et journalistes. Des vagues d’arrestations massives font régner la peur dans tous les milieux démocrates. La justice maintient des mois ou des années les prévenus sur la base d’accusations inexistantes, puis organise comme à Istanbul lundi un immense procès politique (193 accusés) destiné à briser le mouvement kurde civil et ses soutiens intellectuels.

Dans ce contexte, les libertés de recherche et d’enseignement sont particulièrement atteintes. Le cas le plus flagrant est celui de Büsra Ersanli : professeure de science politique à l’Université de Marmara, membre du parti légal kurde BDP qui siège au Parlement, elle a été arrêtée le 28 octobre 2011 et doit être jugée dans le cadre de ce procès (dit "KCK"). Alors qu’elle est accusée de "diriger une organisation terroriste", son acte d’accusation ne fait qu’inventorier les activités ordinaires de n’importe quel chercheur : déplacements scientifiques à l’étranger, conversations téléphoniques avec des journalistes, études comparatives sur différentes constitutions européennes ou articles parus dans des journaux scientifiques.

Ce genre d’accusations kafkaïennes est dirigé contre des milliers d’étudiants au sort également très préoccupant. Selon le récent rapport de l’Initiative de solidarité avec les étudiants détenus en Turquie (TODI), 771 étudiants se trouvent actuellement en détention, dont une large majorité est membre de l’organisation de jeunesse du BDP. Parmi eux, figure une autre Büsra, 22 ans, étudiante en science politique, qui dans ses lettres de prison souligne l’absurdité des accusations dont elle fait l’objet : des chansons en kurde trouvées dans son ordinateur, sa participation aux diverses manifestations et conférences de presse, etc. Comme elle, des centaines de jeunes gens se voient interdire d’étudier, soit qu’ils subissent de longues détentions préventives, soit qu’ils fassent l’objet des enquêtes disciplinaires menant souvent à leur exclusion des universités.

Selon la même logique, des dizaines de journalistes et d’éditeurs sont détenus pour avoir enquêté et publié comme leur profession les y engage. Posséder un ouvrage de sciences sociales devient en soi une preuve dans les actes d’accusation, rappelant les années de la dictature militaire. Comment se fait-il alors que des actes aussi ordinaires puissent être associés au crime de terrorisme ? La modification de la loi anti-terreur en 2006 a banalisé la définition du terrorisme de manière à ce qu’elle couvre la moitié des crimes énumérés dans le code pénal. Ainsi, selon l’Associated Press, un tiers des détenus accusés de terrorisme dans le monde entier se trouve dans les prisons turques. Rien d’étonnant à cela, puisque la nouvelle loi, au lieu d’établir un lien avec l’action armée, permet de criminaliser de simples actes d’expression publique. La participation à la marche des femmes du 8 Mars ou au défilé du 1er Mai devient ainsi une preuve d’affiliation au terrorisme dès lors qu’une organisation illégale a fait appel à y contribuer.

Dans le domaine de la recherche, des menaces systématiques sont exercées sur la liberté des universitaires et des chercheurs. Un rapport du Groupe international de travail sur la liberté de recherche et d’enseignement (GIT Branche Turquie) établit de nombreux cas récents d’étouffement de cette liberté. Selon ce même rapport, les chercheurs qui travaillent sur des sujets et des terrains sensibles font l’objet d’intimidation et peuvent voir leurs activités passer sous le coup de la loi anti-terreur. La mainmise du gouvernement sur la recherche est d’ailleurs attestée par la modification du statut du TUBITAK, l’équivalent du CNRS en Turquie, qui a perdu toute son autonomie – le numéro spécial de la revue de cette institution consacré à Darwin et à l’évolution a été ainsi censuré en 2009.

En découle toute une nouvelle définition de la "terreur", menée sans armes ni violence ni intention. En conséquence, la population carcérale a augmenté de 250 % en huit ans, et sur ce chiffre, la part de la détention préventive s’élève désormais à 40 %. Comme l’ont montré les récentes émeutes carcérales à Urfa, la surpopulation des prisons constitue elle-même une manière de punir les détenus. Et l’Association des droits de l’homme en Turquie a recensé des centaines de cas de torture et de traitements dégradants commis au sein des prisons pour la seule année 2011.

Toutes ces atteintes aux libertés, associées aux décisions judiciaires arbitraires, dévoilent les aspects autoritaires du gouvernement AKP et expliquent les raisons pour lesquelles la société civile turque s’inquiète de son avenir. Les milieux diplomatiques et les médias internationaux qui s’empressent de déclarer que la Turquie du premier ministre Erdogan est un pays modèle pour le Moyen Orient, pour sa stabilité politique et sa croissance économique, ferment les yeux sur le viol des libertés publiques, politiques et intellectuelles. On est loin de la démocratisation dont l’AKP s’était fait le héraut il y a 10 ans. Plutôt que de s’attaquer à l’appareil répressif de l’Etat hérité de la dictature militaire, il l’a repris à son propre compte et le dirige aujourd’hui contre tous les dissidents. Parmi eux, les chercheurs, les journalistes, les étudiants qui paient un lourd tribut au maintien d’un espoir démocratique. La voie de la liberté est de plus en plus étroite en Turquie. L’Europe doit en prendre conscience de toute urgence.

Hamit Bozarslan, Yves Déloye, Vincent Duclert...


P.-S.

Pour en savoir plus : le Blog d’Étienne Copeaux.


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