"Galères de Femmes", un film de Jean-Michel Carré


article de la rubrique prisons
date de publication : mercredi 17 novembre 2004
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Jeudi 25 novembre 2004, à 20h, au cinéma le Royal : projection de "Galères de femmes", film français de Jean-Michel Carré (1993, 1h30).

Projection suivie d’un débat sur les prisons aujourd’hui,
avec la participation de Jean-Paul Labouret, visiteur de prison à Toulon :
qui est en prison ?
de Saint-Roch à La Farlède, quel “progrès” ?
l’impact de la loi Perben II sur les détenus
les peines de substitution
etc ...


Tourné à Fleury-Mérogis, la plus grande prison de femmes d’Europe, ce documentaire trace les portraits de sept femmes pendant leurs détentions puis dans leurs tentatives de réinsertion.

Fréquemment incarcérées pour trafic et consommation de drogue, elles retrouvent souvent autant de difficultés à vivre dans l’enceinte de la prison ou en liberté.

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Le cinéaste Jean-Michel Carré est retourné en prison. [1]

Son admirable documentaire Galères de femmes fait suite à la série de ses trois films sur les femmes en prison diffusés par la télévion en 1991 et 1992 (Femmes de F1eury, Prière de réinsérer sur TF 1, et Enfants des prisons sur France 2). Une négligence du ministère de la justice lui a permis de filmer, pendant six mois, des femmes incarcérées à Fleury-Mérogis.


Sans vouloir attaquer de front la question de l’enfermement, ce film de combat, poignant, se propose d’ouvrir le débat sur ces sujets brûlants que sont pour les femmes privées de liberté : la maternité, le sida, la toxicomanie, la prostitution, la réinsertion ... Derrière les murs, on aime à dire habituellement que les paroles de prison sont des « paroles bidon ». Jean-Michel Carré montre le contraire. « Il est arrivé que l’on me demande si j’avais fait un casting, les filles paraissant tellement intelligentes ! Je crois que lorsque l’on est longtemps en prison, on réfléchit à tous les problèmes que ça engendre, surtout pour une femme », déclare le cinéaste.

Fouzia, Laurence, Agnès, Cathy et les autres ont, en effet, beaucoup à dire et à montrer. Jean-Michel Carré a su installer une relation de confiance et d’écoute permettant à ces femmes de se « délivrer » moralement, le temps d’un film. Le tournage s’est prolongé à l’ extérieur, le cinéaste continuant de filmer les femmes après leur libération. Leur itinéraire est similaire une fois les barreaux franchis. La plupart sont multirécidivistes. Sans aide véritable, elles sont incapables de se réinsérer. Ce n’est pas la volonté qui leur manque, mais les emplois auxquels peut accéder une ancienne détenue se comptent sur les doigts d’une main. Pas de travail, pas d’appartement. Pas d’argent, pas de repas. Bien souvent, elles reprennent la vie médiocre qui les a fait « plonger ». La routine : petits vols et trottoir pour payer la minable chambre d’hôtel et l’inévitable dose d’héroïne.

Infernal cycle, on se prostitue pour payer la drogue et on se drogue pour pouvoir se prostituer. « Heureusement que je suis tombée, sans ça c’était la mort » déclare l’une. « La liberté, c’est peut-être plus compliqué que d’être en prison », confesse une autre. La sortie équivaut à un dénuement bien plus grand que celui de Fleury. Certaines vont tout faire pour y retourner, consciemment ou pas. On ne sort pas de prison. Dehors aussi il y a des murs ; ceux qui enferment certaines catégories sociales dans l’exclusion.

C’est le message que fait passer , avec une grande force, Galères de femmes. La prison reste, deux cents ans après sa réinvention moderne, un système qui a peu évolué, fermé sur luimême. Un moyen de marginaliser et d’exclure, à jamais, une partie de la population.

C.P.

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Huit filles parlent. [2]

Détenues à Fleury, puis dehors, puis détenues, puis dehors ... Des boules dans un flipper qui n’en finit pas de faire « tilt ». Jean-Michel Carré les a suivies pendant deux ans, sans voyeurisme, sans bonne conscience. Son film n’est pas seulement un coup de poing dans la gueule, c’est surtout un outil d’éducation et de réflexion, un moyen de dire : attention, quelque chose déconne, ce n’est pas normal qu’il y ait tant de gens malheureux.

Grâce à ce film, j’ai pu entrer en prison, qui est l’endroit le plus interdit en France. La prison est payée par les citoyens, il n’y a pas de raison pour qu’ils ne voient pas ce qui s’y passe : la spirale came, petits délits et multirécidivisme. La petite délinquance remplit les prisons à 80 %. J’ai choisi les femmes parce qu’elles sont beaucoup plus capables que les mecs de parler de leur parcours. Je ne voulais pas parler uniquement de la prison, mais aussi de l’exclusion, de la marginalité, du désespoir de toute une jeunesse. Jai retrouvé en prison des filles de bourgeois, de commerçants. Il n’y a pas que des filles des Quatre-Mille de La Courneuve : ça touche toutes les classes sociales. [...]

En sortant de prison avec les femmes, en les suivant pendant deux ans, j’ai découvert que, si la prison est l’endroit le plus violent qui puisse exister, le mitard en particulier, la sortie de prison est encore plus violente. On arrive à une situation aberrante : les jeunes, pour survivre, sont obligés de se dire "Je vais en prison". Ils commettent des délits plus ou moins consci mment pour se faire arrêter, pour avoir à bouffer, un toit pour dormir et être un peu soignés. Je dis "un peu", parce que la santé, en prison, c’est quelque chose ... Huit mois plus tard, ils ressortent, sans fric, sans appart’, sans boulot, en général ils n’ont plus de famille à cause de la came, ils ont été humiliés, ils deviennent de plus en plus violents. Dans le film, il y a une fille qui en est à sa trentième incarcération, et on va nous dire après que la réinsertion marche grâce à la prison. On se fout du monde !

Quand j’ai vu le directeur de l’administration pénitentiaire, il m’a dit : "J’ai des crédits pour nommer 700 nouveaux gardiens et 4 éducateurs". Le choix politique, c’est la répression, pas l’éducation. On dit que la prison est un échec, en fait elle marche très bien. Elle sert aujourd’hui à régénérer un tissu de délinquance, qui lui-même sert à entretenir la police, la gendarmerie, les prisons, les gardiens, les avocats, les juges. tout un système répressif. On a aboli la peine de mort, mais on envoie à la mort des gens de 25-30 ans, qu’on laisse crever de suicide, de surdose ou du sida. Laurence, si je ne l’avais pas suivie, personne n’aurait su qu’elle est morte. Au bout de quelques mois, l’administration pénitentiaire aurait dit : "On ne la voit plus, c’est bien, elle s’est réinsérée." Et on fait les statistiques à partir de ça !

Le rapport avec les gens qui se sentent exclus, marginaux, c’est le problème de tous les citoyens. Mais on a peur. Qui va inviter quelqu’un qui sort de prison à boire un coup, à discuter ? C’est pour ça qu’on organise des débats autour du film, pour faire boule de neige, pour avoir de nouvelles idées. On a une société à refaire. Il faut peut-être qu’on reprenne en charge notre vie, nos problèmes... C’est un film militant. Mais on ne peut pas le dire, parce que c’est un mot "ordurier", aujourd’hui.

Notes

[1Le Monde diplomatique, décembre 1993.

[2Un entretien avec Jean-Michel Carré paru dans Charlie-Hebdo, en novembre 1993. Les propos ont été recueillis par Gérard Biard.


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