Creil 1989, l’affaire des foulards – 2. l’hystérie médiatico-politique


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date de publication : samedi 5 septembre 2009
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Vous rappelez-vous le délire médiatico-politique qui s’est emparé de la France il y a vingt ans lors de la première « affaire des foulards » ? En septembre 1989, six mois après l’affaire Rushdie, l’islam en France est passé, à la télévision, du statut de sujet périphérique, d’un intérêt secondaire et passager, à un sujet central au coeur de la société française. La stigmatisation maladive d’une « communauté musulmane » décrite comme un bloc homogène et l’incroyable hystérie politico-médiatique autour de trois malheureux « tchadors » dans un collège de Creil témoignent d’une profonde crise identitaire : les élites françaises expriment avec violence leur refus de reconnaître les réalités d’une France « postcoloniale », à laquelle appartiennent pourtant pleinement les jeunes Françaises et Français « issu(e)s de l’immigration ».

Dans un ouvrage publié en 2005, intitulé L’islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975–2005, Thomas Deltombe montre comment le petit écran a progressivement fabriqué un « islam imaginaire », sous l’effet conjoint de la course à l’audience et d’une idéologie pernicieuse de stigmatisation de l’« Autre » musulman [A].

A l’occasion du vingtième anniversaire de ces événements, nous en reprenons le chapitre 5, intitulé « 1989, la guerre des “tchadors” », qui constitue une analyse remarquable des délires de l’époque. Et dont la lecture révèle à quel point ceux-ci se sont, hélas, complètement banalisés aujourd’hui. Etant donné la longueur du texte, il est présenté en trois parties :

  1. naissance de l’affaire
  2. l’hystérie médiatico-politique
  3. le triomphe de l’extrême droite.

« En projetant sur cet événement mineur, d’ailleurs aussitôt oublié, le voile des grands principes, liberté, laïcité, libération de la femme, etc., les éternels prétendants au titre de maître à penser ont livré, comme dans un test projectif, leurs prises de position inavouées sur le problème de l’immigration : du fait que la question patente – faut-il ou non accepter à l’école le port du voile dit islamique ? – occulte la question latente – faut-il ou non accepter en France les immigrés d’origine nord-africaine ? –, ils peuvent donner à cette dernière une réponse autrement inavouable. »

Pierre Bourdieu [B]


Creil 1989, l’affaire des foulards – 2. L’hystérie médiatico-politique

Les voiles gonflés par la concurrence

Le voile devient ainsi l’enjeu d’une bataille généralisée. Les grands principes et les petits calculs se confondent rapidement. Le débat laisse place à une impressionnante surenchère, où les médias, rythmés par l’Audimat et les chiffres de vente, rivalisent d’ingéniosité avec les responsables politiques, rivés à l’avalanche des sondages d’opinion.

On comprend bien cet enchaînement dévastateur en étudiant l’incroyable concurrence à laquelle se livrent les journaux télévisés des deux premières chaînes pendant les deux mois et demi que dure l’affaire, entre le début octobre et la mi-décembre 1989. Tandis qu’Antenne 2 se fait de plus en plus militante sur la question des foulards qu’elle a contribué à lancer, TF1 hésite sur la marche à suivre et changera progressivement de stratégie. Elle commence par ignorer l’affaire pendant quinze jours.

Plusieurs raisons expliquent l’attitude de TF1. D’abord, la réticence sincère de certains responsables de la rédaction, comme Michèle Cotta, directrice de l’information, pour qui la polémique ne mérite pas tant d’attention et l’exclusion ne se justifie pas [15] . Ensuite, de façon générale, la rédaction de la chaîne privée se montre, depuis l’affaire Rushdie, plus ouverte sur le sujet spécifique de l’islam en France que celle d’Antenne 2. Cette dernière – service public oblige ? – est plus prompte à se draper dans un « républicanisme » inflexible et à dénoncer la bigoterie et le fanatisme des religieux.

Les options politiques des deux chaînes ne sont pas non plus étrangères à leur positionnement sur la question du foulard. Pour TF1, qui met toute sa puissance au service de la droite, l’offensive de la gauche sur la laïcité et sur l’islam est peut-être analysée comme une torpille contre ses poulains – en particulier le très télégénique Michel Noir, initiateur du projet de grande mosquée de Lyon, que la direction de TF1 rêve de faire accéder un jour à l’Élysée [16] . La dernière raison expliquant l’attitude de TF1 est d’ordre purement concurrentiel : Antenne 2 a pris beaucoup d’avance sur le dossier du voile, que TF1 espère voir se dégonfler. Emboîter le pas à la deuxième chaîne, qui diffuse en boucle les images des trois collégiennes exclues du collège de Creil dans leur intimité familiale, reviendrait pour TF1, habituée à l’hégémonie, à lui donner raison.

Finalement acculée à s’intéresser à la polémique du moment, quinze jours après sa concurrente, la chaîne privée est prise en étau : elle cherche à rattraper son retard sur Antenne 2 tout en relativisant le cas de Creil. Se penchant pour la première fois sur les « tchadors », la rédaction de TF1 s’intéresse à un cas dont personne ne s’était préoccupé jusque-là : Montpellier, où « une écolière de quatorze ans a abandonné son collège depuis trois semaines [17] ». Et c’est à contrecœur que TF1 rejoint la horde des journalistes postés dans la cour du collège de Creil, qui pourchassent littéralement les jeunes filles voilées, obligées de se réfugier chaque matin dans la salle d’étude où elles sont cantonnées.

Maintenant que TF1 vient chasser sur son propre terrain, la chaîne publique tente de conserver son avance et élargit ses investigations. Après s’être penchée sur le cas du lycée Voltaire à Paris, où un problème de voile s’était posé quelques années plus tôt, elle dépêche en urgence un reporter à Avignon pour suivre le cas de la jeune Saïda, exclue du lycée Philippe-de-Girard, qui porte le foulard « depuis déjà trois ans [18] ». Ainsi se propage l’« affaire ».

Avec la manifestation de La Voix de l’islam, le 22 octobre, Antenne 2 se transforme en rouleau compresseur anti-foulard. Convaincu de la justesse de son combat, elle jette toutes ses forces dans la bataille. Le soir du défilé, Daniel Bilalian, présentateur du journal, exulte : « Mobilisation manquée pour les partisans du port du foulard islamique ! […] Les [organisateurs] n’ont pas réussi à mobiliser énormément d’hommes, huit cents environ, et encore moins de femmes, moins de cinquante, dans les rues de la capitale où l’on compte tout de même un million de musulmans sur un peu plus de trois millions installés dans toute la France. » Pour accompagner cette comptabilité farfelue et pour célébrer, sans doute, la victoire d’Antenne 2 contre les intégristes, le dessin qui s’affichait à l’écran depuis quelques jours, pour illustrer la « polémique », a été trafiqué : la souriante jeune fille à foulard a maintenant la bouche voilée…

Face à l’offensive tous azimuts de la chaîne publique, TF1 ouvre le contre-feu en s’attaquant à… la médiatisation de l’affaire. « Quelques maladresses, quelques provocations, et voilà comment on fabrique un débat national », tonne rageusement Patrick Poivre d’Arvor qui propose aux téléspectateurs d’« aller voir sur le terrain comment les musulmans en France vivaient cette hypermédiatisation ». De fait, « sur le terrain », les musulmans partagent le point de vue de TF1 : « Du jour au lendemain, comme ça, on en parle alors qu’il n’y a pas de raison d’en parler. C’est un faux problème », expliquent deux jeunes femmes maghrébines (non voilées). Les vrais problèmes sont ceux qui se posent « à tous les autres citoyens de France », acquiesce un autre interviewé : chômage, éducation, système de santé. Filmant les couvertures des magazines et les unes des journaux où s’étalent les photos des fillettes de Creil, TF1 dénonce cette inflation éditoriale. La chaîne diffuse des reportages sur la variété des courants musulmans en France et sur la diversité des foulards islamiques dans le monde. Elle interroge une chercheuse iranienne travaillant en France, pour qui « un port de voile librement consenti » peut, dans certains cas, être un « instrument de libération de la femme [19] ». Les quelques reportages que diffusent TF1 au début de l’affaire sonnent plus justes que ceux d’Antenne 2.

Hystérie politico-médiatique

Les vacances scolaires de la Toussaint, le 24 octobre 1989 changent la configuration du débat. Les caméras de télévision quittent la cour des collèges pour se concentrer sur les bancs de l’Assemblée nationale. Surpris par l’ampleur et du ton de la polémique alors que l’immigration est d’habitude son thème favori, Jean-Marie Le Pen sort de son silence le 26 octobre et, dénonçant la « colonisation de la France », accuse Lionel Jospin de « capituler » [20]. L’affaire devient une polémique politicienne.

Première cible : Lionel Jospin, qui réitère ses positions dans Le Nouvel Observateur. Traitant le ministre de « Ponce Pilate », L’Express fulmine : « Ainsi donc, un principe historique et fondateur comme la laïcité peut-être menacé de mort en quelques jours. Non parce qu’il est attaqué – il l’a toujours été – mais, parce que, soudain, on ne le défend plus [21]. » Le Nouvel Observateur consacre, une semaine plus tard, sa couverture à la lettre ouverte de cinq intellectuels au ministre : « Profs, ne capitulons pas [22] ! » « L’avenir dira si l’année du bicentenaire aura vu le Munich de l’école républicaine, expliquent-ils. Négocier comme vous le faites, en annonçant que l’on va céder, cela porte un nom : capituler [23] . » L’Événement du Jeudi est à l’unisson : « Tchador : la gauche capitularde. » À l’Assemblée nationale, la droite se déchaîne : « Vous vouliez être le ministre de la tolérance, allez-vous devenir le ministre de l’aide à l’intégrisme ? », s’indigne la députée RPR Michèle Barzach. Obligé de « ferrailler sur tous les fronts », à gauche comme à droite, Lionel Jospin botte en touche en saisissant le Conseil d’État.

Seconde cible, donc : les « intégristes ». Quelques jours après la manifestation de La Voix de l’islam, les rédactions découvrent la présence, parmi les organisateurs, d’un Franco-Libanais proche du groupe terroriste responsable des attentats de 1986. L’« instrumentalisation » des jeunes musulmanes trouve ainsi sa « confirmation ». Les journaux télévisés s’arrêtent sur cet homme, pourtant mis hors de cause par la justice un an plus tôt. « Qui donc attise ainsi la revendication de certains musulmans et la porte dans la rue ? », s’interroge Christine Ockrent pour lancer un reportage sur le trouble personnage. « Certains voient, derrière les organisateurs de la manifestation de dimanche dernier, la patte du Hezbollah pro-iranien », ajoute Jean-Pierre Pernaut. La couverture de L’Express arbore une écolière voilée : « L’école laïque en danger : la stratégie des intégristes [24]. » Le Point, qui publie un sondage dans lequel 60 % des sondés estiment que l’affaire des foulards résulte d’une « manipulation », ne veut pas décevoir l’« opinion » : l’apparition des voiles, explique-t-il, est le résultat d’une opération télécommandée depuis Téhéran.

Renonçant à naviguer à contre-courant plus longtemps, la rédaction de TF1 change son fusil d’épaule et se lance dans une course-poursuite avec Antenne 2. Puisque les écoliers sont en vacances, la deuxième chaîne élargit la polémique à tous les sujets connexes : le maire de Beaucaire, petite commune du Gard, refuse d’inscrire des enfants étrangers dans les écoles, parce qu’il estime que « les petits Français, fatalement, subissent des préjudices intellectuels [25] » ; le maire de Charvieu-Chavagneux, non content d’avoir détruit la mosquée de sa ville au bulldozer deux mois plus tôt, interdit maintenant les cours coraniques du dimanche, jour de repos… Chaque fois, TF1 emboîte le pas dès le lendemain. Antenne 2 s’intéresse aux écoles coraniques à Marseille ? TF1 se rend à Marseille le lendemain et relance la question… de la mosquée. Qu’à cela ne tienne : Antenne 2 revient sur la question de la mosquée… de Lyon. TF1 est allé à la pêche aux réactions en Algérie ? Antenne 2 s’empresse d’envoyer une équipe à Alger.

Cette grotesque concurrence se poursuit avec la rentrée des classes, le lundi 6 novembre. Pour TF1, plus question de « débat fabriqué », d’« hypermédiatisation », ou de « question qui ne se pose pas ». Il faut maintenant damer le pion à Antenne 2. Dans les starting-blocks dès le dimanche soir, elle poste ses correspondants aux quatre coins de la France pour tenir ses téléspectateurs informés de l’évolution de la situation à Montpellier, Marseille, Avignon et, bien sûr, à Creil, où des centaines de journalistes se sont donné rendez-vous pour savoir si les trois collégiennes ont profité des congés pour retirer leur couvre-chef. Pied de nez à sa concurrente, la rédaction d’Antenne 2 décide de s’intéresser à… la surmédiatisation de l’événement : « L’affaire du foulard s’est encore durcie, sous les feux des médias, bien sûr, qui campaient sur place », s’amuse Christine Ockrent, triomphale. Après avoir montré les voitures de presse encombrant les abords de l’établissement et les parents en colère s’attaquant aux journalistes, les trois reporters d’Antenne 2 n’oublient pas de garder au montage les images-clin d’œil de leurs confrères de TF1 se frayant un passage au milieu de la forêt de micros.

Les opposants bâillonnés

Dans cette hystérie, la réalité importe moins que ce qu’en disent les concurrents. S’intoxicant mutuellement, les médias, qui répètent inlassablement qu’« il faut regarder la réalité en face », sombrent dans un traitement virtuel de l’actualité. L’affaire bascule dans la fiction.

À mesure que l’affaire s’élargit et se dramatise, tous ceux qui s’opposent à l’analyse dominante sont écartés. Les premières victimes de cette évolution sont, bien sûr, les élèves voilées elles-mêmes. Pendant les sept semaines où l’affaire défraie la chronique, dans le journal de 20 heures d’Antenne 2, qui déborde de reportages anti-foulards, les écolières voilées ne disposeront en tout et pour tout que… d’une minute et neuf secondes de temps de parole, concentré sur les deux premières semaines [26]. Par la suite, décrétant que le port du voile est le résultat exclusif de la domination masculine musulmane ou d’une « instrumentalisation » intégriste, on filmera abondamment les élèves voilées sans jamais les interroger [27].

Les journalistes préfèrent le plus souvent tendre leurs micros aux musulmanes qui leur conviennent. Antenne 2, par exemple, mobilise deux jeunes filles, modèle d’« assimilation réussie », auxquelles la chaîne s’était déjà intéressée quelques mois plus tôt dans le cadre d’un reportage dénonçant les mariages forcés [28]. Écoutons « ces deux filles musulmanes qui font partie de celles qui n’ont pas envie de porter le voile », enjoint Daniel Bilalian. Présentées comme des « musulmanes » émancipées, les interviewées proposent une singulière description de ce qui est censé être « leur » religion : « Moi, je sais qu’on m’a raconté ce que c’était la religion musulmane : [les filles] ne devraient même pas avoir de rapport avec les garçons, même pas rencontrer des garçons. Elles sont dans des classes mixtes ? C’est pas leur place ! »

On retrouve le même dispositif dans la presse magazine, grande source d’inspiration des médias audiovisuels. Difficile, par exemple, de trouver une seule phrase de ces écolières dont les photos s’étalent pourtant en photo sur les couvertures du Nouvel Observateur [29]. Sans complexe, Jean Daniel préfère parler à leur place : « Le message adressé par les porteuses de voile dans les sociétés occidentales est celui-ci : “Voyez, j’appartiens à cette communauté qui, dans le monde, sous l’autorité d’abord du père et ensuite du Prophète, refuse le péché et la dépravation dans lesquels vous autres, femmes occidentales, acceptez de vous vautrer. Vous pourriez nous contaminer comme vous l’avez fait déjà pour certaines de nos sœurs. Heureusement, nous avons notre foi pour nous protéger et aussi pour nous compter et nous serons de plus en plus nombreuses.” Pour les musulmans, ce message est très clair [30]. » Mais l’éditorialiste ne se contente pas de parler à la place de celles qu’il accable, il théorise la censure : « Quand on demande à certains spécialistes de l’islam d’appeler un chat un chat, ils répondent en faisant toute l’histoire des félins. Alors répondons à leur place [31]. »

L’évolution du vocabulaire au cours de l’affaire est révélatrice de la déconnexion de la réalité. Le voile, appelé « khiemar », « zif marocain » ou « hidjab » dans les tout premiers temps, quand on écoutait encore les élèves voilées, devient unilatéralement un « tchador ». Les « musulmans » sont « intégristes » dès qu’ils ne se plient pas à la « laïcité » telle que l’entend la grande masse des journalistes. Et le terme « laïque » est réservé en exclusivité à ceux et celles qui militent contre le foulard. Les médias majoritaires semblent persuadés que le Conseil d’État donnera finalement raison à leur conception de la laïcité.

Le débat se déplace de la question du droit de porter le foulard dans une école publique à celle du port du foulard lui-même. Danièle Mitterrand, qui s’était prononcée contre l’exclusion, devient « favorable au port du voile [32] ». Les sondages en viennent à s’interroger sur la possible interdiction du voile dans la rue [33]. Les non-musulmans qui s’opposent à l’expulsion des élèves voilées sont ostracisés. Ce sera le cas par exemple des personnalités – parmi lesquelles René Dumont, Gilles Perrault, Alain Touraine et Harlem Désir – signataires dans l’hebdomadaire Politis d’un appel en faveur d’une laïcité ouverte [34]. Ceux pour qui la laïcité est d’abord la neutralité du service public avant d’être celle de ses usagers, deviennent des anti-laïques, voire des anti-républicains.

Ainsi en va-t-il d’un sondage de l’hebdomadaire La Vie commenté par Christine Ockrent. « Question : est-il normal de porter le voile ou le tchador dans une école publique française ? Oui, c’est normal pour 34 % des personnes interrogées. Non, c’est une atteinte à la laïcité et à la neutralité de l’école pour 53 %… 53%, donc, sont contre. La laïcité, l’un des piliers de la République, voilà une invocation que l’on n’avait pas entendue depuis longtemps ! », se réjouit la présentatrice [35].

Dans les journaux de TF1, la poignée de secondes offertes à la parole des élèves qui portent un foulard est, là aussi, noyée dans le déluge des partisans de l’interdiction. Gérard Carreyrou, éditorialiste de la chaîne, peut alors transférer la responsabilité de la campagne médiatique anti-foulards sur… les « intégristes » pro-« tchador » : « Accepter le tchador, symbole d’intégrisme depuis l’Iran, c’est encourager les extrémistes face à celles et ceux qui veulent s’en affranchir. Face à une campagne organisée – car les incidents n’éclatent pas par hasard en plusieurs lieux –, qui teste la capacité de résistance des autorités, la fermeté sur les principes paraît être la seule ligne de défense. La tolérance culturelle un peu naïve et le refus d’interdire seraient dans ce cas le plus court chemin vers l’intolérance. C’est une affaire de principe républicain et c’est un test de notre capacité à intégrer les immigrés d’origine musulmane [36]. »

Islam, intégration ou immigration ?

Si TF1 finit par rejoindre le concert médiatique autour des foulards, c’est peut-être parce que le débat a progressivement changé d’aspect. Un basculement s’opère qui fut parfaitement analysé par le sociologue Pierre Bourdieu à l’époque : « La question latente – faut-il ou non accepter à l’école le port du voile dit islamique ? – occulte la question patente – faut-il ou non accepter en France les immigrés d’origine nord-africaine [37] ? »

Ainsi, la « question de l’immigration » se substitue-t-elle à celle de la laïcité. Interrogé sur le foulard par FR3, Charles Millon, président du groupe UDF à l’Assemblée, demande très tôt un débat parlementaire sur l’immigration [38]. Sur La Cinq, le 25 octobre 1989, Jean-Marie Le Pen estime que « le sujet mérite d’être débattu devant le pays pour aboutir tôt ou tard à faire s’exprimer le peuple français dans un référendum sur le fond du problème » : l’immigration.

Reste à savoir ce que signifie le mot « immigration ». Car le terme semble, là encore, plus flou que jamais dans la bouche des commentateurs, des journalistes et des responsables politiques, qui amalgament les migrants arrivant sur le territoire français, les immigrés installés en France depuis des décennies, mais aussi les Français issus de l’immigration maghrébine. Les mots « musulmans », « immigrés » et « étrangers » sont à l’époque presque synonymes.

La bataille entre TF1 et Antenne 2 peut ainsi se lire comme un combat entre deux conceptions de l’immigration. Alors que la deuxième chaîne lançait son offensive sur les « musulmans » présents « dans nos écoles », la première concentrait ses efforts sur les « étrangers » qui se bousculent « à nos frontières ». Cinq jours après le premier reportage d’Antenne 2 sur le collège de Creil, TF1 cite une interview parue dans le journal Le Monde : « 100 000 immigrés de plus chaque année, alors qu’officiellement le pays n’accueille plus de nouveaux travailleurs immigrés depuis quinze ans !, lance Patrick Poivre d’Arvor. Ce n’est pas Jean-Marie Le Pen qui sort le chiffre aujourd’hui comme un brûlot… c’est, dans Le Monde, Jean-Claude Barreau, le président de l’Office des migrations internationales et de l’Institut national d’études démographiques, l’INED, donnant, donc, en cela, raison à la comptabilité du Front national. » Et David Pujadas de commenter avec enthousiasme les chiffres de Jean-Claude Barreau, sur fond d’images d’une foule bigarrée parquée derrière des barrières : « Est-ce parce que le Front national a toujours nié cette fermeture [des frontières] qu’il faut aujourd’hui se taire [39] ? » En réalité, les chiffres de Jean-Claude Barreau sont très contestables et mélangent des « immigrations » variées et de statuts différents (immigration régulière et irrégulière, temporaire et définitive, etc.) [40].

La polysémie du terme « immigration » aidant, les deux dossiers (intégration par l’école et contrôle des frontières) fusionnent en un seul : « Il y a l’esprit et le rôle de l’école dans notre société, il y a surtout l’épreuve que lui impose l’immigration. C’est bien là le fond du problème », explique Christine Ockrent [41]. Et quand Pierre Joxe, ministre de l’Intérieur, intervient sur TF1 pour expliquer qu’« il y a un lien entre l’insécurité et la drogue, […] entre l’insécurité et tous les problèmes de crise, […] donc un lien entre l’insécurité et les déracinés » et que « les capacités d’accueil d’un pays comme la France ne sont pas indéfinies [42] », la rédaction de la chaîne privée se félicite : « Pour la première fois depuis l’émergence du phénomène Le Pen, la gauche se pose sans tabou quelques questions jugées jusqu’à présent dérangeantes ou inopportunes. C’est la conséquence positive de cette affaire : on va débattre bientôt à l’Assemblée des meilleures réponses à de vraies questions de notre société [43]. » Les médias enchaînent désormais les dossiers sur les « chiffres de l’immigration », illustrés à l’occasion par des photos de femmes voilées.

Les partis politiques et les organes de presse, de gauche comme de droite, sont désormais sur la même longueur d’onde : défense de la laïcité et fermeture des frontières. Tandis que L’Express voit dans la laïcité un « pilier de notre culture » capable de sortir les filles maghrébines « de la tradition machiste des familles musulmanes [44] », Jean-Marie Le Pen fustige cette immigration qui « fait courir un risque à la laïcité, à notre identité culturelle, mais aussi à la sécurité des personnes [45] ». Dans un numéro du Nouvel Observateur intitulé « L’immigration : l’enquête qui dérange », dans lequel le leader du Front national devient par la magie des sondages la personnalité qui apporte les solutions les plus satisfaisantes au « problème de l’immigration », Jean Daniel appelle le gouvernement à faire face à ses responsabilités : « Non seulement on ne s’est jamais vraiment préoccupé de l’insertion des immigrés dans la société française, mais on s’est refusé à fermer les frontières, si bien qu’au lieu de résoudre des problèmes, on les a multipliés [46]. »

Universalisme ou colonialisme ?

Les deux mouvements – fermeture des frontières et expulsion des « clandestins », d’un côté, laïcité fermée visant à laminer les différences culturelles, de l’autre –, sur lesquels s’accorde la grande masse des élites françaises en novembre 1989, visent en fait le même but : l’élimination à terme, par absorption ou par éjection, des marques visibles de la pluralité sociale induite par l’ouverture à des traditions décrites comme « étrangères ».

L’édition de l’émission « Stars à la barre », diffusée sur Antenne 2 le 14 novembre 1989, seul « débat » télévisé d’ampleur consacré au « foulard islamique » au cours de l’« affaire », illustre parfaitement l’ambiguïté du langage télévisuel. Se gardant de ne s’attaquer qu’au seul « intégrisme » musulman, les concepteurs de l’émission présentent leur programme comme un débat sur les « intégrismes religieux » en général. La technique est classique : mettre en parallèle les « intégristes » catholiques excommuniés par l’Église et ceux que les journalistes eux-mêmes désignent comme des « intégristes » musulmans. Sans se rendre compte que les premiers sont « intégristes » selon les normes internes édictées par le Vatican tandis que les seconds le sont selon des normes externes à la religion musulmane. Les journalistes « excommunient » ainsi a priori ceux qui n’entrent pas dans l’image qu’ils se font du « bon islam ».

Est donc diffusée une longue intervention de Mgr Lefebvre, excommunié par le Saint-Siège en 1988, qui s’adresse directement aux téléspectateurs, face caméra : « Ce sont vos femmes, ce sont vos filles, ce sont vos enfants qui seront kidnappés, mis dans les fameux quartiers réservés comme il y en a à Casablanca, à Mekhnès et partout ailleurs. Et vous n’oserez plus aller les rechercher, parce qu’ils auront fait des médinas et des mosquées telles que même les gendarmes n’oseront plus mettre les pieds là-dedans. Alors qu’est-ce que ça va être la France à ce moment-là ? Demandez au gouvernement d’arrêter cet islam ! […] Les deux religions ne peuvent pas cohabiter, c’est impossible ! Si tous les ans, il y a 500 000 musulmans en plus en France, vous allez voir ce que ça va faire avec toutes ces mosquées ! […] Quand ils tuent un chrétien, ils sauvent leur âme et ils sauvent l’âme de celui qu’ils tuent. Pourquoi s’en priver [47] ! »

Sans prendre la peine d’en démentir ni les chiffres fantaisistes ni le pseudo-fondement théologique, le présentateur de l’émission, Daniel Bilalian, s’offusque de ces propos. Toute son émission est pourtant, elle aussi, orientée contre les « intégristes » musulmans, qui sont les seuls à être mis en accusation, à la barre, et sommés d’abjurer leur attachement au foulard. Malaxant un « tchador » dans ses mains tout au long du programme, Daniel Bilalian invitera une jeune fille d’origine turque à venir expliquer ce que doit être le « bon islam » en France. Jean délavé, cheveux décolorés et blouson de cuir sur les épaules, la jeune femme explique à raison qu’« on n’est pas plus pratiquante quand on porte le foulard que quand on ne le porte pas ». Puis elle se tourne vers une fille voilée présente sur le plateau : « Toi aussi, tu auras un désir d’intégration ! »

Les réactions de la presse écrite à propos de cette émission méritent d’être mentionnées. Mgr Lefebvre « a tenu un discours qui remonte aux premiers temps du colonialisme et que le raciste le plus inculte n’oserait plus exprimer aujourd’hui », explique le chroniqueur religieux du Monde, lequel applaudit en revanche l’intervention de la « jeune fille d’origine turque qui, malgré une éducation rigoriste, a fait le choix d’abandonner le foulard. […] Ce fut le seul moment de réconfort dans cet étalage d’intégrisme télévisé [48] ».

Cette édition de « Stars à la barre » est révélatrice du climat de cet automne 1989. La fièvre hexagonale est telle que la mise en scène d’un discours radical comme celui de Mgr Lefebvre fait passer pour « réconfortante » celle d’une jeune femme sélectionnée pour tenir, devant des millions de téléspectateurs, un discours « assimilationniste » qui n’est pas sans rappeler des événements traumatiques : le 13 mai 1958, l’administration française invita sur un podium dressé place du gouvernement, à Alger, des femmes musulmanes à venir ôter leur foulard en public, en signe d’émancipation et de désolidarisation avec les indépendantistes algériens [49].

Certes, le discours de Mgr Lefebvre « remonte au premier temps du colonialisme ». Mais le présentateur de l’émission, qui s’affiche « laïque » et « républicain », ne se rend pas compte, à l’évidence, qu’il reprend à son corps défendant la posture du « second temps » du colonialisme français, surtout en Algérie, celui d’une IIIe République qui mêla, on le sait, militantisme laïque et expansionnisme colonial.

En réalité, ces deux discours – chrétien et républicain – sont plus imbriqués qu’il n’y paraît. Maintenant que la « laïcité » est aux prises avec « les musulmans », Le Figaro, qui milita pour la défense de l’école privée (catholique) en 1984, regrette, sous la plume de son directeur Franz-Olivier Giesbert, la douce époque de Jules Ferry : « L’école laïque et obligatoire avait donné les Gaulois pour ancêtres à des générations de Noirs et d’Arabes. Ils étaient même devenus de parfaits Français. Telle était la force de la République [50]. » Dans les colonnes du très « laïque » Nouvel Observateur, Jacques Julliard salue, pour sa part, l’héritage chrétien : « Je suis de ceux qui pensent que le Christ est venu abolir le tribalisme. Je suis de ceux qui pensent que la laïcité, notion d’origine chrétienne, est un progrès décisif, non seulement pour la civilisation occidentale, mais pour l’humanité tout entière [51]. » Et, tandis que L’Express salue la « croisade » du principal de Creil [52], Le Nouvel Observateur établit un parallèle révélateur entre une institution et une religion : « Pour établir la laïcité, il a fallu se battre contre l’Église. Pour la maintenir, ne faut-il pas se battre contre l’islam [53] ? »

Il ne s’agit évidemment pas de disqualifier l’universalisme, qu’il soit républicain ou religieux, mais de souligner le fait que certains de ceux qui s’en réclament haut et fort utilisent pour le défendre des arguments qui reviennent à l’instrumentaliser pour d’autres fins : défendre la pureté de l’« identité française » et refuser d’écouter ceux qui y cherchent leur place, en les ramenant à un « islam » essentialisé, perçu et dénoncé comme un bloc étranger, dont il importe peu de connaître les variantes et la complexité. En greffant la lutte contre les immigrés non régularisés au combat anti-voile, les républicains autoproclamés ne font que franchir un pas supplémentaire dans l’idée, chère à l’extrême droite, d’une France « assiégée ». Filant la métaphore des intellectuels de gauche qui voyaient dans l’acceptation du voile un « Munich de l’école républicaine », Jean-Marie Le Pen s’interroge : « Aurait-il suffi que les Allemands changent leurs casques à boulon et leurs fusils pour une valise et une casquette pour qu’on les laisse entrer chez nous [54] ? »

Thomas Deltombe


La suite

Notes

[ACet ouvrage est disponible dans la collection La Découverte Poche / Essais n°265, 11 €.

[BExtrait de cette page.

[15Elle l’écrit dans Le Parisien, où elle est éditorialiste : « On a beau me dire et me redire que je fais fausse route, tant pis pour moi, je le dis tout net, le port du tchador par quelques malheureuses “beurettes” ou “gazelles” ne me paraît pas devoir justifier l’exclusion d’une école publique. Je sais, pour l’avoir lu, qu’Alain Duhamel, dans ces colonnes mêmes, a écrit hier le contraire. Mais il ne m’a pas convaincue. Il me semble que, sur un terrain aussi difficile, mieux vaudrait s’y prendre avec un peu plus de doigté si l’on veut faire avancer la réflexion. L’exclusion, par quelque bout qu’on la présente, est d’abord, forcément l’intolérance. Mais aussi l’impasse absolue. Comment discuter, et avec qui, si le premier acte consiste à mettre à la porte ceux qu’il s’agit de persuader ? » (Le Parisien, 25 octobre 1989)

[16Voir le chapitre sur les relations entre la direction de TF1 et les leaders de la droite dans le livre de Pierre PEAN et Christophe NICK, TF1, un pouvoir, op. cit., « Vive Michel Noir ! », pp. 351-381.

[17Bruno Masure, JT de 20 heures, TF1, 20 octobre 1989.

[18JT de 20 heures, Antenne 2, 21 octobre 1989.

[19JT de 20 heures, TF1, 23 octobre 1989.

[20JT de 20 heures, TF1, 26 octobre 1989.

[21L’Express, 27 octobre 1989.

[22Élisabeth Badinter, Régis Debray, Alain Finkielkraut, Élisabeth de Fontenay et Catherine Kinzler.

[23Le Nouvel Observateur, 2 novembre 1989.

[24L’Express, 27 octobre 1989.

[25JT de 20 heures, 23 octobre 1989.

[26Du 5 octobre au 12 décembre 1989. Après le 21 octobre, plus aucune écolière voilée n’est interviewée dans le journal de 20 heures d’Antenne 2.

[27En matière visuelle, il n’est pas inintéressant de relever que les caméramans ont un curieux réflexe : filmer les élèves à foulard derrière les grilles de leur établissement. Une image mécanique – et lourde en symboles – que l’on retrouvera dans un nombre incalculable de reportages à l’occasion de toutes les « affaires » de voile, jusqu’en 2004.

[28JT de 20 heures, Antenne 2, 29 avril 1989.

[29Trois couvertures arborant des jeunes filles voilées entre le 5 octobre et le 2 novembre 1989 : « Fanatisme, la menace religieuse », 5 octobre 1989 ; « École : le piège religieux », 26 octobre 1989 ; « Profs, ne capitulons pas ! », 2 novembre 1989.

[30Jean DANIEL, Le Nouvel Observateur, 26 octobre 1989.

[31Ibid.

[32Jean-Pierre Pernaut, JT de 13 heures, TF1, 23 octobre 1989.

[33Sondage IFOP, 6 novembre 1989.

[34Politis, 9 novembre 1989.

[35JT de 20 heures, 23 octobre 1989.

[36JT de 20 heures, TF1, 20 octobre 1989.

[37Pierre BOURDIEU, « Un problème peut en cacher un autre », in Charlotte NORDMANN (dir.), Le Foulard islamique en questions, Éditions Amsterdam, Paris, 2004.

[38« Forum RMC-FR3 », FR3, 22 octobre 1989.

[39JT de 20 heures, TF1, 10 octobre 1989.

[40Patrick WEIL, La France et ses étrangers, op. cit., pp. 482-483.

[41JT de 20 heures, Antenne 2, 23 octobre 1989.

[42JT de 20 heures, TF1, 4 novembre 1989.

[43Gérard Carreyrou, JT de 20 heures, TF1, 6 novembre 1989.

[44Eric CONAN, L’Express, 27 octobre 1989.

[45Jean-Marie Le Pen, RMC, 9 novembre 1989, cité par l’AFP.

[46Le Nouvel Observateur, 23 novembre 1989.

[47Intervention diffusée deux fois dans la même soirée sur Antenne 2, le 14 novembre 1989 : au JT de 20 heures et dans « Stars à la barre ».

[48Le Monde, 16 novembre 1989. Cette émission sera critiquée par divers journaux, mais tous adoptent la même logique que Le Monde. Françoise Giroud, attendrie elle aussi par le témoignage de la jeune fille, parlera de l’émission comme d’un « numéro accablant » : « On est tombé dans l’irresponsabilité […], on a soufflé de la haine et fabriqué de la peur, de tous les côtés. Tout cela bien sûr autour d’un bon prétexte, le voile » (Le Nouvel Observateur, 23 novembre 1989). L’Express évoquera une « mascarade indigente », en regrettant la place accordée aux « intégristes musulmans » : « Aucun imam compétent n’avait été invité pour faire pièce au leader intégriste, provocateur et ultra-minoritaire de La Voix de l’islam, soudain starisé. Une injure faite à la grande masse des musulmans, fort mesurés, de France. L’Audimat y gagne ce que la démocratie y perd » (L’Express, 24 novembre 1989).

[49Todd SHEPARD, « La bataille du voile pendant la guerre d’Algérie », in Charlotte NORDMANN (dir.), Le Foulard islamique en questions, op. cit.

[50Franz-Olivier GIESBERT, Le Figaro, 23 octobre 1989.

[51Jacques JULLIARD, Le Nouvel Observateur, 26 octobre 1989.

[52L’Express, 10 novembre 1989.

[53Élisabeth SCHEMLA, Le Nouvel Observateur, 26 octobre 1989.

[54RMC 9 novembre 1989.


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