Bruno Etienne : Abd el-Kader, mythes et réalité


article de la rubrique la section LDH de Toulon > rencontres à Toulon autour d’Abd el-Kader
date de publication : jeudi 20 janvier 2005
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La conférence de Bruno Etienne, qui s’est tenue à la médiathèque du Pont du Las à Toulon, le 15 janvier 2005, a rassemblé un public très nombreux - plus de 200 personnes - intéressé à la fois par le personnage d’Abd el-Kader et par le conférencier renommé pour être brillant, polémique et souvent ironique. [1]


Il est difficile d’en faire un compte-rendu exact, car Bruno Etienne, tel un conteur oriental, aime faire des tours et des détours dans ses propos, tout en gardant la rigueur scientifique et l’esprit de précision d’un chercheur occidental. Et bien des thèmes ayant trait à l’Islam, la civilisation arabe et l’histoire du Moyen-Orient et de la colonisation française ont été a évoqués durant cette conférence. Bruno Etienne voulait surtout corriger les représentations fausses et détestables, drainées par la plupart des médias françaises, représentations qui conduisent à tout ignorer de la civilisation arabe, à faire de l’Islam une religion barbare, du Moyen-Orient une contrée sans passé historique et de la colonisation française, une grande œuvre civilisatrice. À plusieurs reprises, il nous a répété que, si l’on veut faire de l’histoire, « il faut tout mettre sur le tapis et accepter de parler des questions qui fâchent ». Et il nous a rappelé qu’il y a 45 kilomètres d’archives à la maison de la Méditerranée d’Aix-en-Provence, et qu’on a donc les moyens de passer à la pacification de l’histoire. Encore faut-il de la lucidité et « la lucidité renvoie à la blessure du soleil ».

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photo d’Abd el-Kader, par Mayer et Pierson, 1855

Tout d’abord, Bruno Etienne nous a confié, sur le ton de la confidence, comment il en est arrivé à s’intéresser à l’histoire et à la personnalité d’Abd el-Kader. Car, évidemment, lorsqu’il est arrivé à Colomb Bechar, en 1959, dans le cadre de son service militaire, il ne connaissait pour ainsi dire rien de ce personnage. Et puis, ironise-il, voilà que le destin l’amène, petit à petit, à rencontrer l’émir. Premier signe de ce destin, en 1961, près de Mascara, son mariage avec « une pied-noire » dont la famille avait racheté la propriété d’Abd el-Kader. Un des gouverneurs de l’Algérie, Robert Lacoste, y avait même fait ériger un petit monument en souvenir de cet ancien propriétaire. Deuxième signe, en 1966, alors que l’Algérie se réapproprie Abd el-Kader comme fondateur de la nation algérienne et fait ramener ses cendres dans le pays, le ministre de la culture de cette époque, Malek Hadad, lui demande d’écrire un texte pour célébrer l’évènement, ce qu’il fait bien volontiers, en parlant alors « du marabout de l’Oranie ». Troisième signe, 1970, à Damas, il fait la connaissance d’un jeune historien syrien qui lui apprend l’existence de centaines d’ouvrages et de milliers de lettres d’Abd el-Kader à la bibliothèque de Damas et il découvre alors un grand philosophe et un grand poète. Enfin, en 1990, alors qu’il se trouve à Nantes avec sa fille, elle aussi historienne, on lui indique la présence de 17 cartons de correspondance relatant les relations entre les ministres des affaires étrangères du gouvernement français de l’époque de Napoléon III et Abd el-Kader. Et il prend alors conscience de l’importance politique et économique d’Abd el-Kader.

Pour illustrer ce personnage complexe, à la fois religieux et même mystique, et homme politique et pragmatique, Bruno Etienne nous donne plusieurs exemples.

Il raconte tout d’abord une journée type d’Abd el-Kader, à Damas, telle qu’elle a été rapportée par Bullad, l’espion que Napoléon III entretient auprès de lui.

L’émir se réveille, une demi-heure avant le soleil, et médite jusqu’au lever du soleil. Puis, il dicte, à ses trois secrétaires, un abondant courrier en direction de toutes les parties d’Europe et du monde arabe. À la fin de la matinée, il visite ses propriétés et va discuter des affaires de Damas, car il faut relever qu’il a été élu au conseil d’administration de la ville, et que, du fait de ses relations avec des banquiers occidentaux, il a contribué au financement de la construction de la route Damas-Beyrouth. Il rentre ensuite dans sa maison et mange avec ses enfants. (Abd el-Kader a eu sept femmes).

Durant l’après-midi, il se consacre à l’enseignement, en s’adressant d’abord à un public assez large, dans une Zâwîya, puis à un groupe plus restreint de ses meilleurs élèves. Enfin, vers 17 heures, il se rend à la mosquée des Omeyyades où il se livre, en public, à des réflexions philosophiques, pleines de tolérance et de nuances, tout en répondant aux questions qu’on lui pose.

Après la prière du soir, il rentre chez lui et il se livre encore à l’étude et à la lecture. C’est ainsi qu’il s’est intéressé, entre autres, à un problème philosophique important, celui du rapport existant entre la nomination des hommes et l’essentialité de l’être. Seuls, Maïmonide, avant lui, et Heidegger après lui, ont abordé ce problème. Et la réponse que lui apporte Abd el-Kader est empreinte d’une extrême tolérance puisqu’il déclare que la forme de chacun n’a aucune importance par rapport à l’essentialité. Peu importe la forme que prend la prière, seul compte l’unicité de Dieu.

Pour témoigner de l’importance du rôle politique joué par Abd el-Kader et du côté pragmatique de sa personnalité, Bruno Etienne rapporte plusieurs épisodes de sa vie.

Son rôle dans la construction du canal de Suez fut décisif, et paradoxalement, c’est au retour de son pèlerinage à La Mecque et à Médine, durant lequel il a opéré un repli mystique de près de deux ans, qu’il fait preuve d’un esprit de modernité exceptionnel. En effet, il parvient à convaincre les populations locales des bienfaits de ce projet, car il y voyait un lien de plus entre la spiritualité de l’Orient et la modernité de l’Occident. Une telle conception ne l’empêche pas, en 1869, à l’ouverture du canal, d’acheter des actions et d’accepter la propriété de Bir Abou Ballah, offerte en remerciements de son aide.

Lors de la modernisation de l’empire ottoman en 1856 et de la modification du statut de ses habitants qui supprime la gestion autonome des communautés religieuses, apparaît pour la première fois un débat entre les partisans de l’Arabisme et ceux de l’Islamisme. Abd el-Kader opte résolument pour le parti des arabistes anti-ottomans et tout naturellement, il prend sous sa protection les Chrétiens arabes menacés lors des émeutes de Damas en 1860. Il ira jusqu’à mobiliser une petite troupe auprès de la colonie d’Algériens émigrés qui vit à Damas, pour les opposer aux milices ottomanes. C’est cette position courageuse qui lui vaudra force médailles, décorations et admiration de la part de l’Europe. Mais, lorsque après l’expédition française en Syrie (1860-1861), Napoléon III lui propose de devenir le chef d’un royaume arabe qui irait de la Méditerranée au Golfe d’Akaba, et qui s’oposerait aux prétentions de l’empire britannique, Abd el-Kader refuse catégoriquement et définitivement. De façon analogue, lors du mouvement de la Renaissance arabe, durant les années 1870-1880, il refuse aussi de prendre la tête des révoltes contre les Turcs. « Mon royaume n’est pas de ce monde » déclare-il, pour résumer son attitude.

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Abd el-Kader, par Carjat, 1865

En effet, dans toutes ces décisions politiques, ses arguments sont surtout d’ordre moral et religieux. Ce qui compte pour lui, c’est non pas le Djihad, la guerre, le combat militaire contre des ennemis politiques ou religieux, mais « le grand Djihad », c’est-à-dire le combat contre lui-même, et il considère que sa mission essentielle consiste à expliquer l’Islam aux Chrétiens et à instituer la paix entre les religions. Cette mission lui aurait été révélée par un rêve qu’il a eu lorsqu’il était prisonnier à Pau et que, désespéré, il envisageait le suicide. Et c’est l’idée de cette mission qui semble avoir dominé sa vie, après sa détention en France.

Le débat a tout d’abord porté sur certains points de la vie d’Abd el-Kader et en particulier sur sa participation à la Franc-maçonnerie. En effet, après les événements de Damas, l’émir se voit offrir divers témoignages de reconnaissance et parmi les félicitations votées par les loges maçoniques, l’une d’elle, la loge Henri IV, prend l’initiative de lui reconnaître les qualités de Maçon et de lui proposer de le compter au nombre des adeptes de cette institution. Et Bruno Etienne souligne l’ironie de l’histoire qui avait vu Abd el-Kader désespéré, prisonnier dans le château de Henri IV à Pau et qui le voit ensuite honoré et sollicité par la loge Henri IV de Paris.

On peut s’imaginer facilement qu’après une telle conférence et avec un tel conférencier, le débat a largement dépassé les problèmes soulevés par la vie et la personnalité d’Abd el-Kader et qu’il été fort animé et parfois polémique. À plusieurs reprises, Bruno Etienne évoque la mentalité qui avait cours en Europe au XIX° et les écrits racistes « que même Le Pen n’oserait imaginer » que l’on retrouve sous des plumes de républicains et révolutionnaires convaincus tel Auguste Renan, Jules Ferry et Karl Marx..

Il évoque aussi les conditions de la conquête de l’Algérie avec, d’une part le combat inégal qui a opposé les 14.000 soldats d’Abd el-Kader à une armée française forte de 100.000 hommes, et d’autre part l’invasion de sauterelles et la présence de la sécheresse qui ont entravé également la résistance algérienne. Il fait remarquer aussi que globalement, l’Algérie qui comptait 3 millions d’hommes en 1830 n’en a plus qu’un million en 1870, et que des ordres évoquant le génocide ont pu être donnés aux troupes françaises. On retrouve, en effet, des déclarations de ce type : « Il faut tous les anéantir, ce sont des sauterelles et des rats. ...On ne doit retrouver debout ni un homme, ni un arbre... ».

Il remet en question la thèse selon laquelle le Maghreb a été islamisé par la force lors de la conquête arabe. Il rappelle que quelques milliers d’Omeyyades, seulement, sont arrivés en Afrique du Nord et se sont mêlés au peuple berbère. Lorsqu’ils arrivent, en effet, ils négocient avec les tribus, ils épousent la fille du chef et ils deviennent à leur tour « indigènes ». La majorité des gens qui peuplaient alors le pays était de religion chrétienne, mais ils étaient hérétiques dans la mesure où ils ne reconnaissaient pas la divinité de Jésus. C’est pourquoi, ils se sont si facilement convertis à l’Islam. Les seuls groupes qui ont résisté à cette conversion sont les tribus juives de Kabylie et du Maroc qui avaient des principes théologiques beaucoup plus solides que les Chrétiens. Il fait remarquer aussi que l’arabisation de l’Afrique du Nord s’est faite tard.

Et pour conclure, Bruno Etienne nous a rappelé, une fois encore, combien il est facile de d’entretenir des fantasmes politiques manichéens mais combien il est laborieux de construire une approche historique « qui fait mal ».

Notes

[1Merci à Martine Timsit qui a fait tout le travail de transcription.


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