Albert Jacquard : « l’esprit critique est la force principale des peuples »


article de la rubrique démocratie > désobéissance & désobéissance civile
date de publication : vendredi 26 juin 2009
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Un directeur d’école maternelle de l’Hérault, après avoir été sanctionné pour avoir dénoncé les réformes mises en oeuvre par l’ancien ministre de l’Education nationale, reçoit « l’ordre de ne communiquer avec aucun media pour tout sujet ayant rapport avec [ses] fonctions » – il s’agit de Bastien Cazals.

Pour ouvrir une réflexion sur ce sujet nous proposons ci-dessous la transcription d’un débat animé par Patricia Martin en novembre 2000, au cours duquel Albert Jacquard a rappelé que, tout au contraire, « la force principale d’un peuple est la capacité d’insoumission » [1].


  • Vous êtes généticien. Pouvez-vous nous rappeler sur quoi ont porté vos études ?
    Vous êtes impliqué dans la vie de la cité. Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez décidé de vous mobiliser pour les sans-papier, les sans-abri et ATD Quart Monde ?

Je souhaite vous faire part d’une citation de Dominique Pire, qui a eu le prix Nobel en 1956 : « Agir sans savoir, c’est très dangereux ; mais savoir sans agir, c’est criminel ». Quand on a compris quelque chose, je crois qu’on est impliqué dans les conséquences. Le jour où j’ai compris ce que la génétique m’apprend sur l’espèce humaine, j’ai été obligé d’en conclure qu’on ne pouvait pas laisser faire une société qui détruit, une société qui exclut, une société qui, au fond, est fondée sur la lutte des uns contre les autres.

Chacun d’entre nous est une être étrange capable d’une métamorphose. Nous sommes un animal parmi d’autres, un primate plus ou moins raté. Mais, nous avons la possibilité, un jour, de savoir que nous sommes. Un caillou ne sait pas qu’il est. Je suis et, un jour, je sais que je suis.

Par conséquent, de toute évidence, la fonction première de toute communauté est de tendre la main à un enfant pour qu’il devienne capable de dire « moi, je » et qu’il puisse prononcer des mots aussi vrais que ceux que j’énonce me concernant : moi, Albert Jacquard, j’ai peint la Chapelle Sixtine, j’ai composé Don Juan et j’ai inventé la relativité. Ceux qui ont été à l’origine de ces créations étaient des individus comme moi. De ce fait, je me sens impliqué dans chaque collectivité et je ne peux pas ne pas réagir face à des gens méprisés, moqués ou ignorés.

Hier, Théodore Monod est mort et je me souviens des circonstances dans lesquelles je l’ai rencontré la première fois, à l’occasion d’une manifestation contre l’apartheid en Afrique du Sud. Après avoir lié conversation, je lui ai demandé s’il croyait que ce que nous faisions était utile. Il m’a répondu : « je ne sais pas, mais je sais que je ne pouvais pas ne pas le faire ».

Quand il y a des gens qui crèvent sans abri alors que d’autres appartements voisins sont libres, on ne peut pas ne rien faire ; quand il y a des gens qui sont si méprisés qu’on ne les voit même plus, il faut réagir. Cette prise de position résulte de la génétique et, un peu, de mon âge. C’est surtout le constat que ce que je suis est le fruit des rencontres que j’ai eues. Je ne serais pas moi si je n’avais pas rencontré des personnes qui se sont adressées à moi et m’ont fait devenir quelqu’un.

Que veut dire éduquer ? L’étymologie nous indique qu’il s’agirait de remplir un crâne jusqu’à ce qu’il soit bien plein ; certains crânes, paraît-il, se remplissant plus et plus vite que d’autres. Pour moi, éduquer c’est conduire hors de. Hors de soi-même. Je me regarde comme si j’étais un autre. Dire « je », c’est parler de soi à la troisième personne. Ce serait un beau sujet de philosophie au bac.

Pour moi, l’unidimensionalisation, le remplacement d’un objet par un nombre, est une faute contre l’esprit. Qu’est-ce que vaut cette fleur, ce bouquin ? Affecter un nombre, et un seul, à un objet est une trahison. C’est mon point de départ, le fil sur lequel je tire : je ne veux plus d’unidimensionalité ; de ce fait, je ne peux plus donner une note à une copie. La copie est utile à la rencontre entre le professeur et son élève, ou à la rencontre des élèves entre eux, à propos d’une copie faite par l’un.

Je suis professeur dans une école d’architecture à Lugano dans le Tessin. Dès mon premier cours, en octobre, je préviens mes élèves qu’à l’examen de juin ils auront tous 9 sur 10. Je leur dis que, de mon côté, je ferai beaucoup d’efforts pour les faire réfléchir aux responsabilités des architectes ; je demande aux étudiants de me montrer, de leur côté, qu’ils ont fait quelque chose. Et ça marche ! Je suis étonné de la valeur des copies. Le jour de l’examen, chacun présente sa copie, en parle aux autres et nous en faisons une correction collective.

  • Qu’est-ce qu’en pense le directeur de l’école d’architecture ?

Le directeur est Mario Botta. C’est lui qui a dessiné la cathédrale d’Evry. Il a pour objectif que les futurs architectes « réfléchissent à l’homme », selon ses termes. Je suis le seul professeur au monde d’humanistique. On devrait pourtant être très nombreux.

Une partie de mon cours consiste à chercher des définitions à l’homme. Une des définitions que nous avons retenue est « un objet qui pense à l’avenir ». Autour de nous, dans le cosmos, tout vit au présent ; ceux qui ont de la mémoire vivent un peu au passé ; seul l’homme a inventé l’avenir. L’homme est l’inventeur de demain. Il met aujourd’hui au service de demain. Il a même inventé l’éternité. Nous sommes des êtres qui vivent avec des projets.

  • Dans le cadre du débat d’aujourd’hui, estimez-vous qu’en ce début du XXIème siècle, nous sommes des être manipulés que le déluge d’informations empêche d’être lucides ?

Je ne suis pas du tout contre l’information. Mais mon cerveau n’est pas fait pour accumuler ; il est fait pour comprendre. Il me faut du temps pour réfléchir.

Comme actuellement, nous subissons un déluge d’informations, le rôle de l’éducation est d’apprendre à faire le tri parmi toutes ces informations et de rechercher les cohérences. L’intelligence se construit en oubliant. Il faut rendre les enfants capables de réfléchir.

Sur la première page du Monde d’hier soir, on pouvait découvrir, d’une part, un dessin représentant un général reconnaissant avoir torturé auprès de soldats disciplinés et soumis, et, d’autre part, la photo de Théodore Monod, indiscipliné, tenant à la main une fleur. Ce dernier nous apprenait à être lucide, à apprendre, même au milieu du désert.

Je crois que la force principale d’un peuple est la capacité d’insoumission, la capacité à ne pas recevoir une information sans la passer au crible de la critique. La discipline est la force principale des armées. L’esprit critique est la force principale des peuples. C’est la fonction de l’école.

[...]

  • Intervention de la salle : Même si on fait des petits pas de fourmi à l’Education nationale, je veux signaler un bulletin officiel d’octobre 99 très intéressant, probablement inspiré de Lucie Aubrac, qui parle du devoir de désobéissance à l’école maternelle.

Il faut parler de la désobéissance de temps en temps pour faire avancer les choses. Je vous illustre ce propos par un exemple. Dans les derniers jours de l’occupation de Saint-Bernard, j’avais quitté l’église, sur la promesse d’un Ministre. J’étais à la télévision quand les CRS sont intervenus avec leurs haches. Sur le coup d’une colère immense, j’ai proféré des propos regrettables, incitant à la désobéissance.

J’ai été traduit devant les tribunaux. Mais ni le Tribunal d’Instance de Paris, ni la Cour d’appel ne m’ont condamné, reconnaissant, en langage admirable de juristes, que ma colère pouvait être justifiée et qu’un citoyen a le droit de s’exprimer [2]. Ce jugement peut faire jurisprudence et permettre à la société d’avancer, en particulier, sur le droit au logement.

  • Intervention de la salle : Je suis enseignante en région parisienne. Je fais le constat que les jeunes sont très vite manipulés, à partir de leurs émotions. L’esprit critique doit être acquis sur la durée, avec un travail long de réflexion.

C’est justement le rôle de l’école. C’est le moment d’utiliser la fameuse phrase d’André Gide à la fin des Nourritures terrestres : « Lecteur, si tu m’as compris, tu me jettes ».

En tant que professeur, je dis à mes élèves que, s’ils m’ont bien compris, ils n’ont pas à faire du Jacquard. Il ne faut pas apprendre que 1515, c’est Marignan. Il faut se poser les questions suivantes : où est Marignan ? que faisaient les Français en Italie ? contre qui se battaient-ils ?
L’esprit critique devrait être au programme dès le CP.

  • Dans le dernier livre que vous venez de publier, intitulé « A toi qui n’es pas encore né », lettre à un futur arrière-petit-enfant, vous faites l’éloge de la non-obéissance et vous prônez la mise en place d’une démocratie de l’éthique.

Nous sommes confrontés à des problèmes nouveaux consistant à dire non à des pouvoirs qu’on s’est donnés. Un exemple similaire s’est produit dans l’histoire, lors de l’invention de l’arbalète. Cette arme tue un homme à plus de 100 mètres. Les militaires de l’époque se sont demandés s’ils avaient moralement le droit de tuer aussi facilement. Le Concile du Latran de 1139 a apporté la réponse : l’arbalète ne peut pas être utilisée contre des bons chrétiens et peut être utilisée contre des affreux non chrétiens.

Aujourd’hui, on sait faire beaucoup de choses et la question est de savoir si on peut le faire moralement : utiliser la bombe atomique, fabriquer un clone, …La réponse de la société est de mettre en place des Comités d’éthique. J’ai participé à un Comité présidé par Jean Bernard mais nous avions tous le sentiment que ce n’était pas normal qu’un groupe d’une trentaine de personnes décrète la morale pour l’ensemble du peuple français.

Autrefois, les réponses étaient apportées par Moïse ou Mahomet. On obéissait. Maintenant, c’est fini. Seul le peuple peut répondre. Après la démocratie de la gestion qui fonctionne bien chez nous, il faudra mettre en place la démocratie de l’éthique.

Pour prendre la question de la peine de mort, il ne s’agit pas de dire si on est pour ou contre. Il s’agit de réfléchir : qu’est-ce que veut dire la mort ? La peine ? Ces deux mots vont-ils ensemble ? Evidemment pas. On se rend compte où se situe la frontière entre la barbarie et la civilisation. Il faut en discuter avec les enfants. Vous dites que les enfants marchent à l’émotion. Il faut faire appel au cœur et au cerveau et les faire fonctionner ensemble.

  • Attardons-nous sur cet exemple très intéressant : si le peuple avait été souverain, le projet de loi d’abolition de la peine de mort n’aurait pas été voté puisque Robert Badinter rappelle justement qu’un sondage publié le matin même du vote révélait que la majorité du peuple français était contre ce projet.

Si tous les Français avaient entendu son discours pour l’abrogation de la peine de mort à l’Assemblée, ils auraient été retournés. Badinter avait vu la tête de Bontemps tomber. Il avait fonctionné à l’émotion et au raisonnement. Il aurait fallu laisser le temps à Badinter de convaincre et à un anti-Badinter de s’exprimer, s’il avait osé. Mais je crois qu’il n’aurait pas osé car la vie humaine est importante.

Il faut le dire aux enfants : « la vie humaine est le mystère absolu ; tu participes à la construction de la personne humaine ; de ce fait, en aucun cas, tu n’as le droit d’être violent vis-à-vis d’un autre, quoi qu’il ait fait ».

Je disais précédemment que j’étais à la fois Michel Ange et Einstein, ce qui est vrai de chacun d’entre nous. Je suis aussi Dutroux. Il faut apprendre aux enfants à ne pas devenir Dutroux et, chacun à sa façon, à devenir Mozart.

A Athènes, était inscrit sur l’Académie : « seuls entrent ici les géomètres ». Imaginez qu’on écrive sur tous les lycées : « Vous tous qui passez, entrez. Car, ici, on apprend l’art de la rencontre ». La finalité de tout enseignement, c’est la rencontre, même en mathématiques.

J’en ai fait l’expérience : si les enfants comprennent que les mathématiques sont un sujet de conversation formidable avec les autres, ils arrivent à s’y intéresser. J’ai présenté les infinis à des loubards de banlieue.

  • Question de la salle : Je m’occupe des enfants intellectuellement précoces. Je constate que eux aussi sont exclus. En êtes-vous d’accord ?

Je suis d’accord pour constater que tous les enfants sont différents, en particulier sur la précocité. Chacun d’entre nous a sa courbe de développement, liée à des événements biologiques, ce qui explique d’ailleurs les différences entre les garçons et les filles. Par exemple, à 18 ans, les filles pensent à leurs études et les garçons pensent aux filles.

Il faut tenir compte de la précocité, bien sûr. Il ne faut pas exclure ces enfants, pas plus qu’il ne faut exclure ceux qui sont lents. Mais il ne faut pas employer le mot « surdoué » qui inclut une connotation de hiérarchie du fait du préfixe « sur » et du mot doué qui ne signifie rien du tout.

Il faut dire à ces enfants : « tu as une caractéristique, tu vas plus vite que l’autre ; profites-en peut-être pour être plus curieux ; je vais t’y aider ; et si, par hasard, cette caractéristique se perd, n’en sois pas triste. »

Et dire aux enfants lents : « celui qui est lent est celui qui est plus capable de se poser des problèmes de finalité ».

  • Intervention de la salle : Je voulais seulement attirer votre attention sur la souffrance des enfants intellectuellement précoces.

Je pense qu’il faut tenir compte de la souffrance des enfants, quelle qu’en soit l’origine.

J’aimerais qu’on bannisse les termes « en avance » et « en retard ». Je milite pour qu’on interdise aux enseignants de connaître l’âge des élèves. Dès que je serai ministre, je ferai supprimer la date de naissance dans les dossiers scolaires. Oublions l’âge : à tout âge, on devrait avoir le droit d’aller dans toute école.

  • Vous a-t-on jamais demandé de devenir ministre ?

Dieu merci, non. Mais j’aurais beaucoup de choses à faire : supprimer les dates de naissance, apprendre à se rencontrer.

Pour aider les gens à se rencontrer, il faut lutter contre tout ce qui les empêche de se rencontrer, et essentiellement, le désir de l’emporter sur l’autre. Si nous allons courir, je vais vous faire un croc en jambe pour arriver premier. Pour quoi faire ? Non, je vais courir, aussi vite que je pourrai, mais que vous soyez premier ou second, ça m’est égal.

Il faut lutter partout contre la compétition. Dès le première année, quand je serai ministre, je demanderai qu’on explique aux enfants de n’être jamais compétitif. Dans ma classe, il n’y a pas de premier ni de dernier. Comment peut-on mettre les élèves à la queue leu leu dans un ordre : on les unidimensionnalise. N’entrons pas dans la fameuse logique de ce professeur qui, en début d’année, s’écrie : « vous êtes tous nuls ; il n’y en a pas beaucoup qui seront parmi les 10 premiers » !

e sport est magnifique. Mais dès qu’il y a compétition, il n’y a plus sport. J’aime cette pratique africaine du football où un joueur change d’équipe dès qu’il marque un but. On s’amuse bien. Et je connais une équipe de rugby à Dakar dont le nom est « s’en-fout-le-score ».

Les Jeux olympiques présentent le spectacle du faux sport. J’étais outré de voir que certains seconds pleuraient comme des madeleines. J’ai d’ailleurs fait dire à David Douillet que j’avais souhaité qu’il soit second. C’est un homme que je respecte beaucoup. Je suis sûr qu’il n’aurait pas pleuré, qu’il aurait félicité le Japonais et aurait été heureux. Quelle leçon pour les enfants français !

  • Question de la salle : Que pensez-vous de l’invasion des nouvelles technologies, présentée comme solution à tous nos problèmes ?

Ce qui est certain, c’est qu’elles ne résoudront pas tous nos problèmes. Ce pourrait être d’ailleurs une espèce de cautère sur une jambe de bois. Avec mes propres petits-enfants, je constate qu’ils découvrent qu’ils savent faire des choses que même leurs parents ne savent pas faire.

Pour moi, nos problèmes proviennent du goût de la compétition. Une société fondée sur la lutte les uns contre les autres ne peut pas être une société respectueuse de tous. Par conséquent, il faut sortir de cette idée que l’accumulation des égoïsmes aboutit à un optimum collectif. C’est le fondement du libéralisme mais je crois que c’est une idée qui nous mène tout droit dans le mur.

Tant mieux qu’on ait de l’électronique, un moyen d’aller plus vite et d’avoir de la mémoire ; certes pas un moyen de réfléchir. La vraie rencontre se produit, les yeux dans les yeux. Je ne pense pas qu’Internet permette beaucoup de rencontres.

[...]


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