Akram Belkaïd : les musulmans français victimes d’amalgames


article de la rubrique discriminations > les musulmans
date de publication : mardi 14 octobre 2014
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Pourquoi devrait-on, quand on est musulman, condamner publiquement le terrorisme ? Les appels à réagir, après l’assassinat d’Hervé Gourdel, soulignent la persistance d’un malaise français. Ci-dessous, un entretien avec l’essayiste Akram Belkaïd, publié dans Télérama n° 3378 du 8 octobre 2014.


Au lendemain de l’assassinat d’Hervé Gourdel, en Kabylie, par le groupuscule Jund al-khilafah (qui avait prêté allégeance à Daesh – Etat islamique), survenu quelques jours après l’intervention militaire française en Irak, de nombreux appels ont enjoint les musulmans de France de manifester leur réprobation contre la sauvagerie terroriste. Pour Akram Belkaïd, journaliste et essayiste spécialiste du Maghreb et du monde arabe, ces appels soulignent plus les contradictions de la société française qu’un hypothétique malaise des Français musulmans.

  • Que révèlent ces appels demandant à la communauté musulmane de réagir à l’assassinat d’Hervé Gourdel ?

Akram Belkaïd : Ils traduisent une contradiction fondamentale : d’un côté, on met en garde les musulmans contre toute forme de communautarisme ; de l’autre, on les intime, en tant que musulmans, à condamner officiellement cet acte ignoble. C’est une manière d’affirmer que les musulmans restent une exception dans le modèle républicain. N’importe quel être humain réprouve ces crimes épouvantables. On n’a pas besoin de demander aux gens de s’en désolidariser ou d’exprimer leur dégoût : ça coule de source.

Dans les heures qui ont suivi l’exécution d’Hervé Gourdel, 99 % des internautes musulmans fréquentant des sites français, anglophones ou arabophones condamnaient sans équivoque cette sauvagerie. D’où ma surprise lorsque j’ai constaté, le lendemain matin, que les grands médias et les personnalités publiques réagissaient comme si rien ne s’était passé. La réprobation générale face aux fous dangereux qui se réclament de Daesh ne date d’ailleurs pas d’hier. Mais pour certains milieux en France, les musulmans, s’ils ne sont pas coupables par nature, peuvent faire preuve de duplicité. Ils doivent fournir la preuve de leur normalité et de leur insertion dans la société française.

J’aurais compris qu’on appelle à une manifestation ouverte à tous, dans laquelle des musulmans auraient eu leur place, parmi d’autres citoyens révulsés par ce crime abominable. En revanche, ne s’adresser qu’à eux les met sur la défensive et les incite au repli sur soi. Comme le relève l’universitaire Olivier Roy, 15 % des soldats français sont de confession musulmane. Ils se sont battus en Afghanistan et au Mali, et il n’y a jamais eu le moindre souci de loyauté. L’un d’eux a même été victime de Mohamed Merah à Toulouse en 2012.

  • L’islam serait encore considéré par certains comme une religion sournoise ?

Ces appels laissent entendre que l’islam pratique un double discours : les musulmans intégrés participeraient à la vie de la société française, payeraient bien leurs impôts, etc., mais seraient susceptibles à tout moment de commettre des meurtres à l’encontre de citoyens français, musulmans et non musulmans. C’est une peur palpable et entretenue.

  • Le souvenir de la guerre civile qui a meurtri l’Algérie dans les années 90 pèse-t-il sur la mobilisation ou le silence des musulmans français ?

Les simples mots d’« Algérie » et d’« égorgement » renvoient à une décennie noire qui a fait plus de cent mille victimes et que les gens cherchent à oublier par tous les moyens. Demander aux Algériens ou aux Français d’origine algérienne qui ont subi cette horreur, directement ou indirectement, d’affirmer qu’ils ne sont pas complices de ces crimes ou complaisants vis-à-vis de leurs auteurs est absurde. Et quand bien même devraient-ils réagir, encore faudrait-il qu’ils le puissent ! Ils peuvent s’exprimer sur les réseaux sociaux, mais ont-ils accès aux grands médias ?

Quels sont les chroniqueurs réguliers, les personnalités intellectuelles de confession ou de culture musulmane invités à parler non seulement des problèmes musulmano-musulmans, mais aussi des questions touchant à l’éducation, la fin de vie, le mariage pour tous ou les activités des associations ? Les médias préfèrent solliciter tel imam de banlieue, parce que c’est un bon client devant les caméras même s’il n’a souvent qu’une très douteuse légitimité, sans se rendre compte qu’avec sa faible maîtrise de la langue française, il conforte l’idée que l’islam est décidément une chose étrangère.

On progressera beaucoup quand on fera parler des gens de confession musulmane sur des sujets autres que l’intégration ou l’assimilation. On n’aide pas les fils ou petits-fils d’immigrés à se sentir pleinement français simplement en leur désignant Zidane comme modèle ou en leur disant : la France, tu l’aimes ou tu la quittes. Il existe une intégration silencieuse, solide, qu’on ne montre pas suffisamment. Les musulmans de France appartiennent aussi aux classes moyennes, ils consomment et vont au Parc Astérix ! Bref, ce sont des Français comme les autres.

  • L’image de la communauté musulmane en France n’est-elle pas aussi brouillée par une petite minorité de Français qui manifeste bruyamment son attachement à un autre pays, comme l’Algérie, lors de certaines manifestations sportives, ou par le nombre de femmes voilées qui semble augmenter ?

Une partie de la jeunesse sait que brandir le drapeau algérien sur les Champs-Elysées va exaspérer l’opinion. Cette provocation est une forme de revanche sur une situation d’infériorité et de relégation sociales que ces jeunes ressentent profondément. Ces manifestations ont un effet dévastateur sur des milliers de personnes qui réprouvent ce type de comportements. Mais pourquoi généraliser ? Et comment définir une communauté musulmane hétéroclite de cinq millions de personnes ?

En son sein, beaucoup ont une origine commune, mais beaucoup, aussi, ne sont absolument pas pratiquants. D’autres sont des pratiquants « light » qui se contentent de ne pas manger de porc ou de pratiquer le ramadan de temps à autre, sans jamais mettre les pieds dans une mosquée. Certains d’entre eux ne connaissent pas la moindre sourate du Coran, tout en étant étiquetés « musulmans ». Une partie de cette population est sécularisée, laïque, tout en conservant des attaches culturelles avec le pays d’origine, quand elle donne par exemple des prénoms arabes ou subsahariens à ses enfants. Ça s’arrête là.

  • Et le voile ?

Il faut regarder les choses en face. Le voile est souvent imposé par l’entourage mâle, mais il faut aussi admettre que de nombreuses jeunes filles, y compris parmi les plus instruites, le portent par conviction. On peut aussi admet­tre que, quand une ado ou une jeune adulte porte un fichu, ce n’est pas toujours pour des raisons religieuses. Il y a aussi dans cet acte la recherche de cette sensation enivrante de déranger, voire d’effrayer, la société.

  • Des initiatives comme « Not in my name », en Angleterre, ou « My jihad », aux Etats-Unis, pourraient-elles être lancées en France ?

A la condition d’expliquer que « jihad » a un sens conjoncturel de guerre sainte dans l’islam sunnite, mais que son acception dans la langue arabe habituelle renvoie à la notion d’effort sur soi-même, pour s’améliorer, lutter contre les tentations matérialistes, et être bon avec les autres. Un bon élève, par exemple, est un élève « moujtahid », exigeant avec lui-même, assidu, etc. A ne pas confondre avec le « moudjahid », le combattant de la guerre sainte. Ces deux mots ont une même racine qui renvoie à l’effort.

Il y a des termes dont le sens a été déformé. « Fatwa » par exemple, qui n’est plus compris que comme un appel à l’assassinat, désigne normalement un avis juridique : un dignitaire peut émettre une fat­wa pour rappeler le caractère licite, et obligatoire, d’une campagne de vaccination. Pareil pour « ayatollah » qui, dans l’islam chiite, désigne un rang dans la hiérarchie religieuse, comme peut l’être un évêque. Les médias portent une immense responsabilité dans l’amalgame et la généralisation. Sur des questions aussi épineuses, il faut un minimum de discernement, de compétence et d’érudition. Les mots ont un sens et certains articles peuvent avoir un effet dévastateur.

Propos recueillis par Gilles Heuré



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